Le numérique aspire sinon, écrase

OPINION / Le progrès est parfois impitoyable envers le patrimoine encore vivant. À vrai dire, il n’a pas grand respect pour ces choses qui jusqu’à date ont si bien vieilli. Le plus que centenaire journal Le Quotidien en est l’exemple éloquent. S’il est une institution régionale que, je ne sais quoi, aurait dû préserver de l’occupation numérique, à l’instar de la Fromagerie Perron, par exemple, c’est bien notre seul et unique quotidien régional qui tient le coup, malgré les affres du temps, comme le roseau fabuleux. Trouvez-en dans le monde des entreprises médiatiques qui, contre vents et marées, sur fleuve tranquille ou mer agitée, ont traversé tant d’années en accomplissant leur vitale mission: l’information régionale.

Je lis aujourd’hui des journalistes issus d’une école régionale de renommée internationale découlant quand même un peu de notre entreprise médiatique; l’exemple parfait d’une intégration horizontale réussie ici au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Des journalistes qui, pour la plupart, n’existaient pas alors que depuis bien des années je lisais le journal. Fascinant! Plus d’un siècle d’existence, ce n’est pas peu dire, pour une entreprise loin des grands centres. C’est bien simple, j’aime les belles vieilleries. Ma relation avec le journal en fut une d’amour et de haine, par ailleurs. Trop longue à expliquer ici. Mais cela n’empêche...

Le journal Le Quotidien va demeurer pour moi un incontournable, malgré son nouveau modèle d’affaires présenté deux fois plutôt qu’une dans la même semaine par une direction et un journaliste tout feu tout flamme. Modèle consistant, sans nuance, à suivre l’incontournable et dictatoriale voie numérique. Je ressens, alors, un malaise.

Je lis mon Quotidien sur un téléphone, mais je persiste et signe, je déteste pareil changement radical. Les adeptes de l’édition papier devront suivre la parade techno, sinon changer de canard pour s’informer sur le bon vieux papier journal. Oui, mais le seul qui reste, le Journal de Québec qui gratifiait de quelques pages régionales, ne le fait plus. Merci M. Péladeau pour l’intérêt porté aux régions.

Cela dit, je souhaite qu’à tout le moins ce passage décrété par le numérique entraînant un nouveau modèle d’affaires du journal soit accompagné d’un changement au contenu. Plus interactif! J’ai souvent réclamé auprès des directions rédactionnelles de l’interaction entre celles et ceux qui écrivent et les lecteurs. L’idée: alimenter et faire aboutir harmonieusement des débats régionaux, entre autres. N’est-ce pas le moment tout indiqué, compte tenu des barrières obligées par la COVID-19 et ses changements de paradigmes imposés, d’élargir l’agora pour discuter, converser? Je suis de ceux qui aimeraient réagir, par exemple, aux réflexions pertinentes que nous présente le chroniqueur Sébastien Lévesque les lundis dans la page éditoriale. Les lecteurs devraient pouvoir s’exprimer, le tout encadré, bien sûr, par des balises pour éviter les dérapages. Cela se fait ailleurs. Non?

Dans un éditorial récent teinté de désolation et de ressentiment, le rédacteur en chef et directeur général du Quotidien, Denis Bouchard, questionnait ainsi les lecteurs: «Cette urgence de se redéfinir ne devrait-elle pas commander des échanges plus larges et plus ouverts (...)?» Que les bottines suivent les babines alors!

Notre irremplaçable journal quotidien est parti rejoindre la foule des médias dans l’univers impitoyable et uniformisateur d’identité, difficile à sauvegarder dans sa forme nouvelle. Ce joyau de notre patrimoine collectif vivant demeure fragile.

Il y a bien l’édition papier de fin de semaine devenue maintenant une édition hebdo mise en place pour cause de pandémie. Tant de Saguenéens et de Jeannois ne s’habitueront jamais. Un pan de nos petites habitudes et plaisirs quotidiens nous échappe pour disparaître à jamais.

Et vous savez quoi? Au risque de passer pour narcissique, les opinions aux lecteurs que j’écris avec une insatiabilité presque maladive dans Le Quotidien, depuis je ne sais combien d’années, n’auront plus le charisme et la saveur recherchés. Plus la même résonnance ni le même impact. Plus la même satisfaction ressentie.

Je ne veux pas être Cassandre de malheur, mais mon p’tit doigt me dit que l’édition papier de fin de semaine ne survivra pas bien longtemps, non plus. Le journal La Presse m’en est témoin. Dans de bien meilleures conditions économiques qu’aujourd’hui, ce journal avait commencé à être aspiré par le vortex numérique. On connaît la suite.

Alors, que restera-t-il du papier chéri par les aînés comme moi, lorsque logés, bien traités, lovés dans les futures maisons des aînés? Rien!

Marcel Lapointe

Jonquière