Michèle Ouimet.

Le mal et Dieu, un éternel malentendu

OPINIONS / Madame Michèle Ouimet faisait récemment ses adieux à l'Être suprême, dans un article paru dans La Presse: «Dieu, tu me fatigues... Je ne crois plus en toi».
Et pour cause! Le haut-le-coeur, le ras-de-bol devant toutes ces tragédies qui marquent l'histoire actuelle. Comme Madame Ouimet, moi aussi, en tant que chrétien, je suis ébranlé dans ma foi en pensant à tous ces martyrs d'une certaine révolution faite au nom de Dieu. Que d'exactions, que de cruautés commises! Je me pose la question: Dieu existe-t-il ou aurait-il tout simplement perdu la maîtrise de sa création?
J'avoue qu'il y a de quoi mettre en doute l'existence d'un Dieu qui ne fait rien, qui n'arrête pas le mal, la souffrance. Si Dieu est aussi bon et juste que la foi chrétienne le dit, où est-il au milieu de la cruauté inconcevable de l'homme? C'est le raisonnement que faisait Voltaire au 18e siècle dans Candide: Dieu est réputé bon et pourtant le monde offre chaque jour des spectacles de malheur. Le postulat de Voltaire était le suivant: infiniment bon, Dieu n'a pas pu vouloir le mal. Infiniment sage, il n'a pas pu ignorer que l'homme doté par lui du libre arbitre allait nécessairement pécher. Infiniment puissant, il aurait tout simplement pu s'y prendre autrement. À toutes les époques, les esprits ont cherché à résoudre cette contradiction, si bien que le mal et Dieu apparaissent comme un éternel malentendu.
Bien sûr, si Dieu n'existait pas, ce serait bien plus facile de dire que le mal et la souffrance sont inscrits dans la nature, point à la ligne. Mais le problème, c'est que Dieu existe et que le mal aussi et que cela est incompatible. Voilà pourquoi il faut bien des contorsions mentales pour expliquer l'existence du mal. Pour l'athée, il est clair, c'est le mal et les désordres qui militent définitivement en défaveur d'une providence. J'avoue que l'argumentation athéiste ici n'est pas facile à réfuter. L'une des preuves de la non-existence de Dieu selon les philosophes athées André-Comte Sponville et Luc Ferry est précisément l'existence du mal comme impossibilité d'un Dieu moral: Auschwitz, les épidémies, les catastrophes naturelles, tout cela n'est pas compatible avec un l'idée d'un Dieu moral. Pour André Comte-Sponville, il y a trop d'horreur dans ce monde, trop de souffrances, trop d'injustices - et trop peu de bonheur - pour que l'idée qu'il ait été créé par un Dieu tout-puissant et infiniment bon me paraisse acceptable.
Comme on le voit, le moindrement que l'on se met à raisonner sur le mal, il s'avère difficile de parler à la fois de Dieu, du mal et de trouver une explication satisfaisante à leur coexistence. Quelle explication le moindrement crédible peut-on apporter au problème du mal? Pour ma part, je n'en connais pas d'autres que la suivante. Elle met en cause une personne qui a expérimenté le mal, l'injustice et la souffrance aveugle. Il s'agit de la grande mystique juive Etty Hillesum. En plein coeur des camps de concentration nazis où elle est morte gazée, elle écrit dans son journal en juin l942: «Dieu n'a pas à nous rendre de comptes pour les folies que nous commettons.» Là-dessus, on connaît la réponse de William Styron dans Le Choix de Sophie. Devant les atrocités de la Shoah, la question se pose: «À Auschwitz, dis-moi, où était Dieu? Et la réponse: Où était l'homme?»
Jean-Paul Simard
Écrivain saguenéen