Le gouvernement est-il myope ?

OPINION / Cette lettre ouverte est adressée au Dr Horacio Arruda, directeur de la Santé publique du Québec, au Dr Donald Aubin, directeur régional SLSJ de la Santé publique, et à Mme Danielle McCann, ministre de la Santé du Québec.

Alma, Lac St-Jean, mars 2020.

Aussi bien dire, il y a une éternité.

Nous sommes en début de pandémie déclarée par l’OMS. Peur, angoisse, stupeur. Depuis quelques jours déjà, nous avons fermé nos cliniques d’optométrie, ne gardant qu’un service d’urgence téléphonique. Plus de 150 cliniques au Québec suivent le même modus operandi.

Les appels sont dirigés sur les cellulaires de notre équipe d’optométristes qui se rendent disponibles sept jours sur sept.

Le 21 mars, je prends l’appel de Mme D, 89 ans, autonome, vivant seule dans son appartement. Je sens, dans sa voix d’ordinaire douce et ferme, le tremblement inhabituel de la peur. Elle voit, depuis 48 heures, moins bien qu’à l’habitude. Sa soeur de 93 ans et sa mère ont été atteintes de dégénérescence maculaire humide, ce qui les a rendues aveugles. Impossible de me rendre à la clinique, puisque nous n’avons pas encore d’équipement de protection. Même si son histoire de cas est claire, ses symptômes pourraient s’associer à plusieurs conditions visuelles : elle n’a d’autre choix que d’être vue en examen. Je communique donc avec l’ophtalmologiste local, à qui je transmets les inquiétudes de la patiente. Il accepte de la voir puisqu’il a le matériel de protection individuel requis. Je reçois son appel quelques heures plus tard. Le verdict tombe : dégénérescence maculaire humide, à traiter immédiatement, puisque la rapidité du traitement améliore grandement le pronostic de cette maladie.

Huit semaines ont passé depuis. Les régions comme la mienne sont appelées à reprendre graduellement leurs activités de productions et quelques commerces de détail avec portes extérieures sont ouverts.

Qu’en est-il des soins visuels? Aucune nouvelle, aucune date, aucun plan ! Presque toutes les provinces canadiennes ont choisi de faire reprendre les activités des professionnels de la santé tels que les optométristes, les dentistes, les physiothérapeutes, etc. Pendant ce temps, au Québec, nous faisons face à un inquiétant silence radio.

Que se passe-t-il au ministère de la Santé? Est-il logique que nos clients ne puissent avoir accès à des soins visuels sans qu’il s’agisse d’urgences absolues ?

Y a-t-il quelqu’un au ministère qui sache que la perte de vision d’un oeil est souvent sans symptômes et que nous en dépistons chaque semaine?

Des décideurs ont-ils pris le temps de mandater un collaborateur pour lire le document fourni par l’ordre des optométristes du Québec? Le document, admirablement complet, détaille toutes les mesures que les cliniques d’optométrie doivent prendre pour respecter les nouvelles règles sanitaires, incluant les protections, désinfections, distanciation et nouvel horaire en clinique. Comprennent-ils les efforts que nous déployons afin de diminuer les contacts clients au minimum tout en offrant des services efficaces, professionnels et personnalisés? Oui, il est vrai qu’à l’occasion, il faut faire entorse aux deux mètres prescrits, mais jamais sans bonne raison ; nous sommes des professionnels de la santé!

Je suis indignée du peu de considération que les responsables gouvernementaux ont pour les autres professionnels de la santé tels que dentistes, physiothérapeutes, ergothérapeutes, optométristes... et j’en passe.

Nos cliniques doivent être mises en priorité, si ce n’est que pour la santé oculaire de la population.

Nous sommes prêts.

Pourquoi ne l’êtes-vous pas?

Dre Valérie Savard,

optométriste, MBsc, FAAO