«Des élus se sont immiscés dans un média, créant une brèche au cœur même de notre système démocratique, et on ne pourra pas faire comme si ce n’était pas arrivé», écrit le président de la FPJQ, Stéphane Giroux, à propos du débat entourant l’adoption de la loi 400.

Le débat qui a fragilisé notre démocratie

Lettre ouverte de la FPJQ à ceux qui se sont opposés au projet de loi 400.

Ça devait être une technicalité. C’est devenu une affaire d’État. La Loi modifiant la Loi concernant la succession de l’honorable Trefflé Berthiaume et la Compagnie de Publication de La Presse Limitée, communément appelée projet de loi 400, a donné lieu à une commission parlementaire et à une mise aux voix aussi chaotiques que surréalistes.

Étant donné que le projet de loi avait été déposé à l’Assemblée nationale après le 15 mai, donc en fin de session, il devait recueillir l’unanimité, la semaine dernière, pour être adopté. C’est là où les choses ont dérapé. 

Des parlementaires ont cru, parce qu’ils pensaient que l’occasion leur en était donnée, qu’ils pouvaient se mêler, sans vergogne, non seulement du modèle d’affaires d’une entreprise de presse, mais également de la ligne éditoriale d’un quotidien.

Pourtant, il ne s’agissait pas de cela. Comme l’a rappelé Gabriel Nadeau-Dubois, co-porte-parole de Québec solidaire, à ces élus, ce n’était «pas un référendum sur les positions éditoriales de La Presse». C’était l’examen d’un projet de loi qui avait pour but d’abroger une loi vétuste qui ne s’applique à aucune autre entreprise de presse au pays. Et pour cause.

Finalement, il aura fallu que le gouvernement de Philippe Couillard impose le bâillon pour que ce projet de loi soit déposé. La Presse pourra donc aller de l’avant avec son nouveau modèle d’affaires, mais, pour toute la société, le mal est fait. Des élus se sont immiscés dans un média, créant une brèche au cœur même de notre système démocratique, et on ne pourra pas faire comme si ce n’était pas arrivé. Leurs interventions, à elles seules, ont fragilisé notre démocratie.

Nous ne remettons pas en cause le droit et le devoir des parlementaires de faire le travail qui s’impose pour modifier une loi, ce qui, après tout, démontre le sérieux de leur démarche, mais risquer de faire dérailler le projet de loi, tenter d’empêcher son dépôt, dépassait largement ce cadre.

Ce que l’exercice aura démontré avant tout, c’est que si on laisse à des élus, ne serait-ce qu’un instant, l’impression qu’ils ont le droit de décider du sort d’une entreprise de presse, ils seront nombreux à s’en prévaloir, sans se soucier du fait qu’ils bafouent un des principes de base de la démocratie : la liberté de la presse, dont une des conditions sine qua non est l’indépendance des médias.

Les médias sont indépendants de l’État et se doivent de le rester. C’est de cette façon qu’ils peuvent demander aux élus de rendre des comptes. C’est de cette façon et uniquement de cette façon qu’ils peuvent enquêter sur de potentielles malversations au sein des gouvernements. C’est de cette façon qu’ils servent les intérêts du public, notamment en étant une voix pour ceux qui ne peuvent s’exprimer sur la place publique, quitte à ce que cette voix soit discordante. Ils se doivent – il semble nécessaire de vous le rappeler – d’être indépendants, parce que c’est cette distance qui leur permet d’analyser et de critiquer les décisions des élus dont nous sommes tous tributaires. Si la santé de la démocratie se mesurait, ce serait sans aucun doute au mordant de ses critiques.

Nous poussons un soupir de soulagement aujourd’hui, mais nous ne pouvons nous empêcher de ressentir un certain vertige en comprenant à quel point nous sommes passés proche d’une catastrophe démocratique. L’avenir d’un des grands quotidiens du Québec, La Presse, et celui de tous ses employés, y compris ses retraités, ont été suspendus parce que – disons les choses comme elles le sont – certains parlementaires n’aimaient pas sa ligne éditoriale. Nous avons failli nous réveiller, la semaine dernière, dans un monde bien différent de celui dans lequel nous avons l’habitude de vivre. Il ne faut plus que cela se produise.

À l’instar de Pierre-Elliot Trudeau qui déclarait, en 1969, que «l’État n’a rien à faire dans la chambre à coucher des gens», la FPJQ rappelle aujourd’hui à ces élus qu’ils n’ont rien à faire dans les salles de rédaction des médias.

Alors que tout ce qu’on vous demandait, c’était d’abroger une loi désuète qui, justement, permettait ce genre d’excès, de faire preuve de grâce en laissant à ceux qui ne sont pas d’accord avec vous le droit de s’exprimer en toute liberté, à force d’ergoter, de réclamer ceci ou cela, à coups d’amendements, dont la plupart étaient tellement absurdes qu’ils étaient irrecevables, et de revirements, vous aurez réussi, il faut vous en donner le crédit, à ébranler fortement les colonnes du temple de la démocratie.

Stéphane Giroux, Président Fédération professionnelle des journalistes du Québec