Le cadeau africain

OPINION / La première fois que j’ai mis le pied en Afrique, j’ai pris conscience que je quittais deux éléments constituants de ma culture et de mon identité : la société occidentale en soi et une société laïc issu du christianisme. Cette prise de conscience intellectuelle allait être suivie de multiples découvertes qui, encore à ce jour, irriguent mes connaissances et me font prendre conscience que le champ des possibles de l’humanité se confond à sa diversité culturelle. Et en cela, l’Afrique ne tarit pas de nous surprendre et d’abreuver celui qui a soif de connaissances.

Pour comprendre ce que nous sommes, la connaissance de l’autre agit comme un révélateur de notre identité. À ce titre, l’Afrique joue un rôle de premier plan pour les Occidentaux que nous sommes et elle nous fait oublier la contrainte de son éloignement géographique.

En Afrique, ce qui nous frappe au premier abord, c’est souvent la désorganisation, le chaos des centres urbains qui nous laissent l’impression que ces villes se muent par elles-mêmes, de façon organique, sans contrôle et sans gouverne. La démographie galopante et la distribution des richesses qui échappent aux populations sont des éléments à analyser pour en comprendre les tenants et aboutissants. Mais là n’est pas mon propos.

Par contre, c’est ce contexte qui met en valeur ce que certains appellent « L’optimisme impénitent des Africains ». Il s’agit d’arpenter les rues de Dakar et de visiter ses marchés pour être happés par la bonne humeur généralisée et la franche camaraderie qu’exprime la presque totalité des personnes que nous rencontrons. C’est de ce fait que la majorité des Québécois qui ont aimé leur expérience africaine vous parleront en premier lieu.

Mais d’où vient cet optimisme impénitent ? Selon Aziz Fall de l’université de Dakar, l’optimisme impénitent des Africains leur viendrait de leur origine Pan africaine et précoloniale. La société africaine, à ses origines, était une société matriarcale où les rapports sociaux sont plus xénophiles que xénophobes. Le groupe est le socle de la société et non l’individualité. Les modes de régulations des castes, des ethnies et des clans en auraient hautement profité. Toujours est-il, l’hospitalité et l’ouverture à l’autre nous forcent à en revoir les définitions que nous y accordons.

L’hospitalité africaine repose sur une codification structurante et générale. On peut alors s’attendre à être reçu de façon assez similaire que nous soyons chez une famille ou une autre, et ce, sur l’ensemble du pays. Si on retrouve cet état de fait dans d’autres régions du monde, il contraste vivement avec ce qui prévôt au Québec, où il y a une absence totale d’étiquette en la matière.

Ce qui nous frappe encore, c’est la patience déconcertante des Africains, et ce, même si les circonstances sont invraisemblables ou insoutenables. Si par mégarde vous insultez un Africain, il est fort possible qu’il n’en laisse rien paraître. Au premier abord, cela pourrait être vu comme un manque flagrant de caractère. Mais il n’en est rien. Au Sénégal, cette attitude porte un nom. Il s’agit du mügne, mot Wolof qui définit cette capacité à prendre sur soi, contrôler les émotions qui nous traverse. Comprendre que les propos blessants que l’autre nous envoie ne nous appartiennent pas. Qu’ils proviennent de l’ignorance, de la faiblesse ou du manque d’éducation de son auteur. Les choses que nous ne pouvons pas changer ne changeront pas même si nous nous laissons emporter. Celui qui pratique le mügne a donc du caractère et de la personnalité. En tant que Québécois qui vie là où les coups de gueule et les émotions vives et spontanées ont la cote, je dirai seulement que je trouve cela inspirant.

Si la structure sociale nous semble quelque peu vieillotte avec ses familles qui constituent une enveloppe autour de l’individu et que la religion nous apparaît comme un anachronisme handicapant, elles ont le mérite de nous rappeler un passé pas si lointain où le Québec vivait enveloppé des mêmes voiles. Cependant, il est important d’approfondir notre réflexion et de s’attarder au cadre dans lequel le Québec a évolué et de le comparer à celui du continent africain.

Le Québec est issu de la culture occidentale qui a pris forme au 12e siècle av. J.-C..

À cette époque, selon Jacques Attali, les Grecs, les Phéniciens et les Hébreux étaient au cœur du développement du commerce et du développement de la pensée matérialiste. Le bonheur se concevait par la transformation de l’environnement, l’enrichissement personnel et le bien-être individuel. La société occidentale a les mêmes racines que le matérialisme, l’individualisme et par extension, le capitalisme. Aux environs du 16e siècle, la société occidentale se détachera lentement du fait religieux. Au tournant des années soixante, c’est le Québec qui fera ce choix. Un choix d’autant plus « facile » à faire du fait que son environnement occidental avait, à l’époque, déjà fait ce choix d’une manière ou d’une autre et de façon assez générale.

Le continent africain offre un tout autre cadre et les Occidentaux doivent en prendre acte. Il ne sert rien d’attendre des changements profonds dans ces domaines. Faudrait-il seulement l’espérer ? Pour l’instant, j’y vois un cadre où les individus évoluent dans une structure complètement différente de la nôtre. Il est toujours étonnant de constater le contraste entre les deux systèmes et de comparer les effets sur la santé et le bonheur des individus. Ces constatations sont souvent au cœur du choc du retour que vivent les voyageurs qui nous reviennent de ce continent.

Il y a tant de choses à dire sur ce que nous apporte l’Afrique quand on la côtoie. Si elle est si différente de notre bout de continent, elle n’en est pas moins inspirante. Certes, ce qui l’anime et nous inspire ne pourrait être vu comme des solutions pour nos sociétés, mais elle nous aide à y apporter un regard différent et, par le fait même, elle nous révèle à nous-mêmes et nous inspire.

Luc Lévesque

Chicoutimi