Le bruit du gaz

Carrefour des lecteurs
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Le Quotidien
OPINION / Alors qu’approche à grands pas l’évaluation du projet Énergie Saguenay par le BAPE, je souhaite répondre au texte d’opinion de M. Pierre Charbonneau intitulé Arrêtons de financer la recherche sur le bruit aquatique, publié par Le Quotidien le 8 septembre dernier. Ce texte, qui appelle à un étranglement financier de la recherche scientifique sur les impacts du bruit en milieu marin, constitue une œuvre de désinformation aberrante dont quelqu’un devait impérativement démanteler l’argumentaire.

Pour légitimer ses revendications, M. Charbonneau prétend que, puisque le Saguenay ne représente que 1% du trafic maritime du fleuve Saint-Laurent, le passage d’un navire méthanier par jour dans le fjord ne constituerait qu’une augmentation d’un dix millième de l’exposition totale des bélugas face au bruit du trafic maritime ; les dizaines de scientifiques qui nous mettent en garde contre l’augmentation du bruit dans le Saguenay feraient donc fausse route. M. Charbonneau omet cependant de dire que, conformément aux affirmations de Robert Michaud, directeur scientifique du GREMM, le fjord du Saguenay représente le dernier refuge acoustique dont disposent encore les bélugas, et revêt ainsi une importance cruciale dans la préservation de l’espèce. On a donc tort de ne le considérer que comme une banale excroissance du fleuve Saint-Laurent dépourvue de qualités distinctes.

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À ce sujet, j’aimerais soumettre à votre attention, M. Charbonneau, qu’il ne s’agit pas d’incorporer, ou non, une vulgaire chaloupe de plus dans le fjord. On parle de navires méthaniers de trois cents mètres de longueur pour cinquante mètres de largeur, lesquels pourraient, d’après GNL Québec, dépendre de remorqueurs qui traverseraient eux aussi l’habitat des bélugas. À en croire Pêches et Océan Canada, avec la contribution des navires d’Arianne Phosphate – cet autre formidable projet d’innovation – les méthaniers d’Énergie Saguenay sont appelés à tripler le trafic maritime dans les eaux du Saguenay, ce qui, vous me l’accorderez, risque fort d’occasionner une augmentation du bruit un tantinet plus importante qu’à raison d’un dix millième de son ampleur actuelle. Malgré tout, vous affirmez que rejeter le projet « [priverait] les bélugas d’un meilleur avenir ». Pour ma part, je serais curieux de vous entendre nous expliquer en quoi forcer quotidiennement le passage d’un mastodonte dans un parc marin peut potentiellement améliorer le sort des espèces menacées qui l’habitent.

Vous vous doutez probablement que si la recherche scientifique accorde une telle importance à l’impact du bruit sur le béluga, c’est parce que, comme l’explique Robert Michaud, « les bélugas voient, chassent et communiquent avec des sons. Ce sont essentiellement des animaux acoustiques ». Ainsi, amplifier le bruit dans leur habitat naturel revient à éliminer progressivement tous leurs repères. C’est une menace si sérieuse que l’entreprise GNL Québec elle-même a dû admettre le danger que représente le trafic maritime pour le béluga afin de conserver un minimum de crédibilité auprès du public.

À cet effet, elle n’a su livrer jusqu’à maintenant que des informations extrêmement floues sur son site Internet qui ne décrivent que dans les grandes lignes les mesures que la compagnie industrielle promet de mettre en place, probablement davantage pour endormir notre vigilance que pour véritablement protéger les cétacés qui habitent le fjord. Si une chose est sûre, c’est que l’industrie, contrairement à ce que vous affirmez, n’est pas là pour faire preuve de bonne volonté. La recherche a démontré plus d’une fois les tares écologiques et fiscales du projet Énergie Saguenay : c’est un projet extrêmement polluant et dangereux pour la biodiversité marine dont les profits ne bénéficieront pas à la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean, mais seront plutôt placés bien à l’abri de l’impôt grâce au confort d’un paradis fiscal (l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques a publié un rapport en 2019 confirmant cette affirmation). Dans tous les cas, il demeure certain qu’arrêter de financer la recherche sur le bruit en milieu aquatique serait d’une irresponsabilité effarante. Affirmer le contraire relève de l’aveuglement volontaire.

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M. Charbonneau, comme beaucoup de partisans du projet Énergie Saguenay, vous espérez peut-être que sa réalisation permettra de freiner l’exode de la jeunesse vers les grands centres. Cette cause est louable. Vous oubliez cependant que le secteur industriel se trouve déjà en pénurie de main-d’œuvre, il n’y a donc pas de raison pour que la création de nouveaux emplois dans ce même secteur change quoi que ce soit à la situation actuelle.

Dans plusieurs cas, ce n’est pas le chômage qui pousse les jeunes, dont je fais partie, à s’exiler vers les grandes villes, mais plutôt une profonde sensation d’écœurement envers une région arriérée dont l’économie ne repose que sur un ensemble de secteurs cruellement restreint. Pour mettre fin à cet exode, il n’y a pas trente-six solutions : il faut développer de nouveaux secteurs économiques plus compatibles avec les réalités du XXIe siècle et cesser de tout miser sur des projets d’antan. Faute de quoi, il n’y aura pas d’évolution, et le Saguenay–Lac-Saint-Jean continuera de stagner dans sa médiocrité paralysante. La période de bouleversements que nous traversons actuellement exige que nous procédions à une réflexion collective à l’issue de laquelle pourront s’établir les barèmes de notre futur.

Philippe Dufresne

Chicoutimi