L’ambition de tout aplanir

Mme Josée Néron, mairesse de Saguenay, Chaque fois que je reviens dans ma région natale, le Saguenay, j’ai le même constat : à partir de la sortie de la Réserve faunique des Laurentides, très précisément dès Laterrière jusqu’au fjord, les pelles mécaniques s’acharnent furieusement à deux tâches, soit raser et niveler ce qui reste de collines et remplir ce qui reste de coulées, comme si le développement justifiait d’aplanir et d’uniformiser tout le territoire. Ce faisant, les zones boisées rétrécissent ou disparaissent au même rythme que le béton et l’asphalte se répandent.

En 40 ans d’observation de ces « progrès », j’ai noté que 2018 était la pire année : juste en face du bel édifice de Tourisme Saguenay et du hideux Costco, les promoteurs du projet AXE achèvent de détruire une autre superbe colline boisée et rocheuse pour la convertir en méga projet commercial. À quelques centaines de mètres de là, près de l’autoroute 70, une autre disparaît sous les coups répétés des pépines.

Inquiet, et pour obtenir une vision plus globale, j’ai dévoré le schéma d’aménagement de la Ville de Saguenay. Ce document de plus de 100 pages ne m’a pas rassuré. Entre autres passages, celui-ci, étonnant, tiré de la section intitulée sans rire « Conserver les collines rocheuses, les ravins et les forêts urbaines » (p. 74) : « Ces affleurements rocheux améliorent la qualité du paysage sur une grande partie du voisinage, qu’ils agrémentent. Préserver le milieu naturel et le caractère public de ces présences vertes en milieu urbain est nécessaire. » Or, sachez que ces collines sont toutes privées, et que les promoteurs peuvent les raser comme bon leur semble, ce qu’ils font sans aucun scrupule. Il faudrait que la Ville les leur rachète, mais des fonctionnaires de Saguenay m’ont avoué que Saguenay n’est pas assez riche pour se payer ce luxe…

Un humoriste dirait que les bottines, ici, ne suivent pas les babines !

Des voeux pieux de préservation qui contrastent fortement avec les objectifs de développement industriel et résidentiel des 15 prochaines années qui, eux, occupent l’essentiel du schéma.

On y apprend avec stupeur que de 1977 à 2001, l’espace urbanisé s’est accru de 38 % alors que la population n’a augmenté que d’un maigre 1,8 %. L’étalement urbain, à 58 % résidentiel, le reste commercial et industriel, l’explique.

Les cartes révèlent aussi que le « périmètre d’urbanisation » laisse bien peu de place dans l’avenir aux vraies forêts, ces poumons urbains. Les « zones d’expansion » du secteur Chicoutimi-Jonquière sont 15 fois supérieures à celles des parcs et espaces verts. À part l’écrin de la Rivière-du-Moulin, il n’y a presque rien, même pas aux abords de la rivière Chicoutimi. Mon hypothèse : de plus en plus privés d’espaces verts, les Saguenéens fuient une ville bétonnée où ils étouffent, et vont déboiser à la limite extrême du périmètre, se récréant eux-mêmes les îlots de verdure dont les prive l’aménagement industriel et commercial débridé. Et la faune, elle, se bute partout à l’asphalte et au béton, ne jouissant pas plus que les bipèdes de corridors de verdure dignes de ce nom, alors que c’est la tendance urbanistique qui se dessine très clairement à l’échelle mondiale.

Saguenéens, que comptez-vous faire concrètement pour protéger ce qui fait la beauté de votre ville ? Talonnez vos élus, suivez les assemblées du conseil municipal, accrochez-vous aux dernières perles sauvages des quelques secteurs encore préservés de votre ville !

Comment voulez-vous que nous formions des générations d’enfants qui aiment la nature, se battent pour la protéger et la transmettent à leur descendance s’ils n’ont côtoyé que des moteurs, foulé que de l’asphalte ; s’ils n’ont grandi qu’entourés de béton ?

En attendant, mon coeur saigne de voir les beautés de Saguenay disparaître sous le pic des démolisseurs. Et si on n’y prend garde, tout ce qu’il restera de sauvage à Saguenay, ce sera le développement !

Jean-François Vallée

La Pocatière