La vérité, un bien grand mot

OPINION / Dernièrement, j’ai pu mettre la main sur le dernier opus de l’historienne Russel-Aurore Bouchard « Armes à feu au Canada et au Québec/La vérité derrière le faux débat » et j’ai été heurté par l’outrance des propos et le choix des mots. 

Je m’intéresse depuis un certain temps à la pertinence et à la faisabilité d’un registre des armes à feu pour contrer le phénomène de tuerie de masse apparu récemment dans nos sociétés. Et j’ai suivi aussi le cafouillage financier du registre fédéral du duo Chrétien-Cauchon, et surtout le combat idéologique du gouvernement Harper pour détruire le registre et empêcher le Québec de récupérer les données afin de bâtir le sien. L’auteure avait déjà fait quelques sorties remarquées contre l’idée de ce registre, mais avec ce livre, elle met littéralement au pilori tous ceux qui osent défendre l’idée même d’un registre. 

Elle fait flèche de tout bois pour défendre la libre possession d’armes à feu se réclamant même de Hobbes ou de Montesquieu, ou se référant à l’article 7 de la Charte canadienne des droits et libertés de la personne alors que ni Hobbes, qui mise sur un État fort pour assurer la sécurité des citoyens et les sortir de la barbarie, ni Montesquieu, qui traite surtout de la séparation des pouvoirs, n’ont voulu avaliser l’idée de porter les armes contre l’État. 

Même l’article 7 de la Charte qui protège les droits juridiques d’un individu face à l’État ne parle que de recours procéduraux et non pas de riposte armée contre celui-ci. Même si le bouquin ratisse large en argumentant beaucoup sur la liberté de possession d’armes à feu et en tentant de démontrer que les armes à feu ne sont pas la cause des tueries, mais le symptôme d’une tare sociale mise encore plus en évidence chez nos voisins du Sud. D’ailleurs, Trump ne dit pas les choses autrement alors que commentant le dernier massacre perpétré dernièrement dans une église du Texas, il parlait d’une problématique particulière de santé mentale et non d’armes à feu. 

Si le pamphlet permet quand même au lecteur de faire le tour de la question, car il s’agit ici d’un pamphlet et non d’un simple essai, le vocabulaire utilisé et les invectives lancées à certains groupes peuvent choquer parfois. Des mouvements féministes, l’auteure dit qu’ils sont « piqués de la tarentule » (pour ne pas utiliser le mot tabou « hystériques »), les qualifiant parfois de « dames angoissées » ou ciblant « les zélotes du mouvement Polysesouvient et en parlant de Heidi Rathjen, une des fondatrices de cet organisme et survivante de la tuerie de l’École polytechnique de Montréal, elle la qualifie de « féministe enragée » ou au contraire compare son « image larmoyante » à un « blanchon voyant venir le chasseur sur la banquise » même si un peu plus loin, elle comprend « que Mme Rathjen soit sortie traumatisée de l’événement » ; devant le Cercle de presse du Saguenay, elle va plus loin en disant qu’avec le mouvement féministe, « le Québec est devenu un pays castré ». 

Et non, l’État du Québec n’est pas en train de devenir un état policier ou totalitaire. Ces épithètes sont réservées aujourd’hui à des États comme la Corée du Nord de Kim-Yong-un. De toute façon, il est évident que l’auteure n’en a pas expressément contre une possession contrôlée des armes à feu, mais contre un registre qui contreviendrait aux droits individuels et s’immiscerait dans la vie privée des citoyens. En effet, même si elle ne le dit pas aussi clairement dans son livre, elle livre le fond de sa pensée à ce sujet dans une entrevue avec Daniel Coté du Quotidien : « Je ne suis pas pour le “free-for-all” à l’américaine… C’est bien d’exiger que les armes soient entreposées adéquatement, qu’on enregistre les armes à utilisation restreinte, qu’on oblige les gens à prendre des permis d’acquisition et de possession, ainsi qu’un permis pour déplacer une arme à autorisation restreinte. Moi-même, je respecte les lois au maximum. »

Mais alors, pourquoi s’arrêter en si bon chemin alors que cinq permis sont nécessaires selon les armes à feu et qu’à chacun de ces permis sont requises plusieurs informations ? Pourquoi ne pas colliger toutes ces informations et les mettre en relation pour y trouver des informations, lorsque nécessaires pour la sécurité et la protection des citoyens ? C’est probablement ce que le registre fédéral a tenté de faire. Mais nous ne saurons jamais si cela aurait pu fonctionner puisque le gouvernement Harper, pour des raisons idéologiques, a détruit ce registre. Et il est probable que le registre québécois ne sera pas aussi complet puisque les deux niveaux de gouvernement se partagent les permis et les informations qu’ils contiennent. Mais une chose demeure évidente : les armes à feu sont d’une très grande efficacité entre les mains des désespérés de ce monde.

Gaétan Lepage

Chicoutimi