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La valeur d’une forêt debout

Carrefour des lecteurs
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Le Quotidien
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OPINION / Mes filles sont nées à la campagne, les voir vivre les grands espaces, chasser les insectes, reconnaître les chants d’oiseaux et cueillir les amélanches me rappelle ma propre enfance. Elles grandissent au rythme des saisons, en synchronicité avec les feuilles qui se colorent à l’automne et qui reviennent chaque printemps. L’immensité de l’horizon témiscamien est le théâtre de leur épanouissement.

Par Émilise Lessard-Therrien

En tant que mère, la forêt est pour moi un excellent moyen de transmettre des valeurs à mes filles. Sous les pins géants, je leur ai appris qu’on arrive toujours à entendre le vent même si le lac est miroir. Que c’est au sommet d’une montagne qu’on peut constater comment la nature est immense, infinie. Mais si fragile aussi. C’est une leçon d’humilité et d’écoute. Un appel au calme et à la découverte. Pour moi, la nature est ni plus ni moins qu’un refuge.

Un lieu où se côtoient en communion des générations d’arbres et d’espèces animales, de l’érable mature de 270 ans au petit sapin tout neuf dont la cime a surgi du sol il y a à peine quelques mois, en passant par le caribou qui se nourrit de lichens. Tout ça cohabite. La coopération visible au-dessus de la terre est le fruit d’un travail caché sous celle-ci. Si ce n’est pas une leçon parfaite à appliquer à un vivre ensemble plus harmonieux, je ne sais pas ce que c’est.

Il y a aussi la diversité, la paix, le sens du rythme, le respect, pour ne nommer que celles-là. Et même moi, en tant qu’adulte, j’apprends encore chaque fois que j’amène Solène et Flora se promener dans les bois. Elles attirent mon regard là où je n’aurais rien vu.

Pour elles, tout ça est d’abord et avant tout un terrain de jeu sans limites.

On dit souvent que l’on travaille pour que nos enfants aient un meilleur avenir. Mon souhait pour les générations futures, c’est qu’elles puissent compter sur le fait que leur terrain de jeu d’aujourd’hui devienne leur havre de paix de demain. Pour ça, il faut protéger ces espaces. C’est notre responsabilité.

Jusqu’à maintenant, le gouvernement a surtout protégé des territoires au nord du 49e parallèle, alors que les familles du Québec habitent en grande majorité au sud, une zone très peu considérée par le ministre des Forêts, Pierre Dufour, pour la protection des aires protégées. C’est à croire qu’il ne voit pas tous les avantages d’offrir des espaces naturels protégés aux Québécois, à proximité de leurs milieux de vie. Peut-être que sa vue est embrouillée par les arguments que lui sert l’industrie forestière. Je l’invite donc à ouvrir les yeux et je pense que je peux l’aider à y voir un peu plus clair avec deux exemples très concrets.

À quelque 700 kilomètres de chez nous, on retrouve deux projets d’aires protégées qui n’attendent que le feu vert du ministre. La rivière Péribonka est un joyau du Québec dont la protection fait l’objet d’une mobilisation citoyenne depuis plus de 10 ans maintenant. De son côté, l’Association de protection du lac Kénogami (APLK) se bat depuis 2011 pour la création d’une aire protégée au sud du lac, un projet qui a même été recommandé par le ministère de l’Environnement et qui permettrait de protéger près de 500 km2 de territoire. La CAQ n’arrête pas de se vanter qu’elle travaille pour la majorité et nous parle d’acceptabilité sociale dès que l’occasion s’y prête. On nous dit que l’on attend d’être certains qu’il y ait de l’acceptabilité sociale avant d’approuver tel ou tel projet. Bien, pour ce qui est de ces deux projets, l’acceptabilité sociale est plus qu’au rendez-vous, c’est le ministre Dufour qui a raté l’invitation. Ces projets de nouvelles aires dorment sur la table du ministre, qui refuse obstinément de les approuver, même si cela lui permettrait de se rapprocher de la cible de 17% de territoires protégés promis par la CAQ, avant le 31 décembre prochain.

Pourtant, des avantages à protéger ces territoires, il y en a des tonnes. En plus de préserver la biodiversité, les aires protégées ont le potentiel de contribuer à la diversification des économies régionales et à la vitalité des territoires, de stimuler les activités récréotouristiques et de générer des économies de plusieurs milliards de dollars en dépenses de santé, tout ça en limitant les impacts du réchauffement climatique. La protection des milieux naturels près des centres urbains est une stratégie dont l’efficacité a maintes fois été prouvée pour garantir aux citoyens une bonne santé physique et mentale, notamment en verdissant nos espaces, mais aussi en leur offrant des lieux où ils peuvent bouger et respirer un air de qualité. Il me semble que ces temps-ci, plus que jamais, ce serait important de leur offrir ça.

Pour terminer, j’aimerais donner un petit conseil au ministre Dufour: allez marcher en forêt durant le court répit du temps des Fêtes. J’imagine que vous le faites déjà, mais prenez le temps cette fois de vous émerveiller. De comprendre la valeur qu’a une forêt encore debout. Prenez le temps de penser à tous ces enfants qui, une fois adultes, n’auront pas leur havre de paix pour transmettre le sens de la forêt à la prochaine génération parce que vous aurez refusé d’apposer votre signature sur le projet qui le leur aurait garanti.