La somme des efforts communs

L’auteure de cette lettre d’opinion est Caroline Duchaine, professeure titulaire au département de biochimie, microbiologie et bio-informatique de l’Université Laval.

OPINIONS / Le port du masque communautaire est un sujet chaud, qui enflamme les esprits et met en exergue les peurs et craintes de certains membres des communautés face à un contrôle abusif des autorités gouvernementales. Les débats font émerger autant d’hypothèses, de croyances, de craintes et de suspicion qu’il y a de courants de pensées disponibles sur les médias. Et chacun y va de son interprétation, nourrit la bête des amalgames et fait naître dans certains groupes une crainte exprimée sur fond de révolte. Mais qu’en est-il du fameux masque communautaire ? Quelles preuves scientifiques supportent ce choix de porter le couvre-visage en communauté ? Est-ce vraiment un outil significativement puissant contre la COVID-19 pour que nous acceptions de nous attirailler de la sorte ? Je joins ma voix à celle de Trisha Greenhalgh, professeure britannique de soins de santé primaire et chercheure à l’Institut National de recherche en Santé. Cette chercheure, membre du Center for Evidence-Based Medicine, a publié plusieurs articles, depuis le début de la pandémie de COVID-19. Elle a écrit plusieurs articles scientifiques et éditoriaux qui ont permis de forger mon opinion sur cet épineux sujet. Un de ces articles s’intitule (traduction libre) : «Nous ne pouvons pas être sûrs à 100 % que les masques faciaux fonctionnent - mais cela ne devrait pas nous empêcher de les porter».

Elle, ainsi que plusieurs chercheurs, médecins, experts en santé publique et en épidémiologie s’entendent pour affirmer que le sujet du port du masque en communauté est un sujet chaud et que les évidences tardent à démontrer, hors de tout doute, qu’ils sont efficaces dans le ralentissement de la propagation du virus sournois qui a transformé le monde tel que nous le connaissions, il y a à peine quelques mois. Il existe une mésentente entre les divers décideurs et scientifiques à ce sujet, encore à ce jour, et le sujet du port du couvre-visage est un sujet de débats et les passions sont vives. Comme Dre Greenhalgh, je ressens une sympathie certaine pour les décideurs qui ont eu à prendre une lourde décision, et ce, dans plusieurs pays du monde. Le problème est que les débats entourant la question du couvre-visage touche autant aux faits qu’aux valeurs profondes. Certains opposants au masque affirment que les masques pourraient être mal conçus, mal portés ou pas portés par tous ou entraîner des comportements plus à risque (toucher le masque par exemple).

Commençons par expliquer comment observer des faits et en tirer des conclusions scientifiques. Le plus puissant fait observable serait un résultat d’étude randomisée (les participants sont tirés au hasard pour leur participation à un ou l’autre des «traitements» dans l’étude-ici, avec et sans couvre-visage). Il n’y a jamais eu de telle étude menée à ce jour. Pourquoi? Car mener une telle étude serait impossible. Comment randomiser les participants? Les habitants d’un quartier? Les utilisateurs d’un service? De plus, selon les données acquises lors d’études en laboratoire, le couvre-visage a une certaine efficacité à bloquer ce qui est émis (source) et non ce que vous respirez (exposition). Donc, dans une telle étude, comment valider que votre masque a bel et bien protégé les personnes qui vous entourent? Vous voyez le problème de validation du résultat du «traitement»?

Nous pouvons donc imaginer que le port du masque obligatoire dans les lieux publics sera, en soi, une énorme étude randomisée. Et si les cas de COVID-19 diminuent, incidemment, les pro-masques diront que le couvre-visage est responsable de cette baisse tandis que les opposants au masque affirmeront qu’il n’existe aucune preuve solide de lien de cause à effet entre le port du masque et la baisse du nombre de cas. Ce qui ne serait pas faux. Des modèles mathématiques suggèrent que le port du masque est efficace pour bloquer 60% de la transmission du virus et que s’il est porté chez 60 % de la population, le R0 du virus tomberait sous la barre du 1 (le virus s’éteindra). Ce qui laisse de la marge de manœuvre pour les masques mal portés ou mal conçus. Mais au final, que voulons-nous comme humanité?

Je suis assez convaincue que nous souhaitons tous que cette maladie perde de la force, recule et que nous puissions revenir à une vie d’avant, une vie où les contacts étroits entre humains n’étaient pas source d’anxiété, où nous pouvions échanger proximité et affection sans crainte de devenir vecteurs d’une maladie terrible pour plusieurs d’entre nous. Je crois que malgré 1) l’absence actuelle d’études randomisées sur l’efficacité du masque communautaire dans le contrôle de la COVID-19; 2) l’efficacité démontrée variable de certains types de masques ou de tissus à réduire la propagation de la maladie; 3) les comportements anecdotiques de porteurs de masques qui pourraient, dans certaines situations, promouvoir la propagation de la COVID; 4) le port intermittent du masque chez certains utilisateurs; 5) les effets indésirables sur nos vies (inconfort, habitudes, liens sociaux affectés), ce geste communautaire est à haut risque de changer l’issue de cette pandémie.

Ce n’est pas par conviction scientifique que je pense ceci, mais par conviction que la somme des efforts communs que nous déployons avec rigueur servira à épargner d’éventuelles victimes et notre système de santé. Et je remercie la Dre Greenhalgh pour les lectures sages et enrichissantes.