Le tofu est une source de protéines végétales.

La protéine redéfinie

OPINIONS / « D’ici 2025, nous estimons que près de 10 millions de Canadiens auront choisi de diminuer ou d’éliminer la consommation de viande de leur diète. Mais l’engouement pour d’autres protéines, au-delà du tiercé gagnant des viandes, le bœuf-porc-poulet, ne date pas d’hier. Au contraire, l’industrie a tout simplement choisi d’écouter le consommateur qui recherchait autre chose. »

Pendant que l’Union des producteurs agricoles (UPA) demande à Beyond Meat de cesser d’appeler leur produit de la viande, plusieurs se laissent tenter par la frénésie de la protéine végétale. Selon un récent sondage de l’Angus Reid Global à la fin avril, au-delà de 38 % des Canadiens ont déjà goûté un produit alimentaire à base de protéines végétales. Les Britanno-Colombiens figurent en tête de liste, avec 44 % de leurs citoyens qui ont essayé un produit végétal protéiné durant le dernier mois, suivis de près par les Québécois au nombre de 42 %. En général, les femmes, les personnes détenant un diplôme universitaire et les jeunes entre 18 et 34 ans, représentent ceux qui ont déjà découvert les produits comme Beyond Meat. Bref, l’invasion des protéines végétales est bien entamée et cet engouement pour d’autres sources de protéines ne cessera pas de sitôt.

On ne s’étonne pas de voir certains groupes d’intérêts s’activer et réagir. Les filières bovine, porcine et avicole ont des acquis à défendre, des parts de marché à maintenir. Le tiercé des viandes, bœuf-porc-poulet, a toujours eu la cote auprès de la majorité des consommateurs, à l’exception bien sûr des véganes et végétariens. Mais cette demande s’effrite. En 2001, le Canadien moyen a consommé 30 kilos de poulet, 24 kilos de bœuf et 22 kilos de porc, un sommet historique. Aujourd’hui, il consomme 32 kilos de poulet, 18 kilos de bœuf et 16 kilos de porc. Ce sont 10 kilos de viande animale de moins par Canadien par année, 18 ans plus tard. Peu importe ce que l’UPA et les autres groupes prétendent, ce constat dérange. Il ne faudra pas se surprendre de voir d’autres sorties similaires contre « l’appropriation alimentaire » d’ici les prochains mois.

Mais qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi cette folie pour trouver des alternatives à la protéine ? Pourquoi maintenant ? Plusieurs prétendent que l’arrivée du guide alimentaire en janvier dernier a confirmé qu’il y avait un mouvement vers la protéine végétale déjà amorcé depuis quelques années. Malgré cela, son lancement semble avoir incité certaines personnes à repenser leur stratégie diététique. Toujours selon le sondage de l’Angus Reid Global, 28 % des Canadiens se disent influencés par le nouveau guide alimentaire. L’Ontario compte le nombre le plus élevé de consommateurs influencés par ce nouveau guide, soit 33 %. Mais ce n’est qu’une seule partie de l’histoire.

L’arrivée massive des produits comme Beyond Meat, le Lightlife de Maple Leaf et d’autres produits que nous verrons sous peu, nous rappelle à quel point l’industrie agroalimentaire avait pris du retard à suivre nos goûts et nos besoins. Mais progressivement, le flexitarisme gagne du terrain chez ceux qui désirent réduire leur consommation de viande. En effet, selon certaines estimations, le Canada comptera près de 10 millions de consommateurs qui réduiront ou élimineront la viande de leur diète d’ici 2025. Cela implique beaucoup de monde, et surtout beaucoup de viande.

À vrai dire, ce qui a changé dernièrement, c’est la cadence de l’industrie. Pendant des décennies, l’industrie imposait sa loi et ses volontés sans écouter les consommateurs. Avec le temps, bien que notre espérance de vie augmente en raison des miracles de la médecine, notre style de vie sédentarisé nous a rendu plus gros, moins en forme, et notre relation avec la nourriture s’effrite un peu. Mais l’éveil des consommateurs, propulsé par les réseaux sociaux, a fait en sorte que l’industrie ne peut plus les ignorer. De facto, il faut remercier les jeunes générations appuyées par le pouvoir de l’instantanéité médiatique. Pendant ce temps, l’industrie a su augmenter sa capacité de production par le biais d’investissements majeurs dans le but de synchroniser l’offre avec une demande latente. La demande pour la protéine végétale a probablement toujours été là, mais restait dissimulée parmi les autres sources de protéines plus traditionnelles.

En somme, la protéine se démocratise peu à peu. Il y aura toujours de la place pour nos viandes chéries. Mais l’héritage d’une diversité alimentaire élargie est l’octroi d’un pouvoir décisionnel accru aux consommateurs. Et pour cela, tout le monde en sort gagnant.

Sylvain Charlebois

Professeur titulaire en Distribution et politiques agroalimentaires

Université de Dalhousie