La note discordante

Carrefour des lecteurs
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Le Quotidien
OPINION / Le moins que l’on puisse dire, c’est que Stéphanie Fortin, directrice des affaires publiques de la compagnie de gaz naturel liquéfié GNL, Carl Laberge, directeur général de Port de Saguenay, Patrick Bérubé, directeur de Promotion Saguenay, et le préfet de la MRC du Fjord-du-Saguenay, Gérald Savard, d’autre part, ne sont pas sur la même longueur d’onde concernant une recommandation des scientifiques qui prônent un moratoire de plus de deux ans sur les grands projets industrio-portuaires dans le fjord du Saguenay. Raison : les chercheurs veulent compléter une étude financée par les deux paliers de gouvernement à Québec et à Ottawa sur la vie de cinq à six cents bélugas sur une population de 1000 individus qui séjournent dans le fjord pour leurs besoins vitaux.

Mme Fortin fait preuve de responsabilité et de cohérence en soutenant le réquisitoire des scientifiques. On ne pourrait en dire autant du préfet Savard pour qui attendre les conclusions des scientifiques est hors de question même si deux motifs militent contre son entêtement : l’argent public investi dans cette recherche et la démarche scientifique qui prime sur toute autre contingence pour que les meilleures décisions soient prises.

L’équipe de chercheurs, avec son étude, est en train de démontrer que les connaissances évoluent quant à la vie et la survie des mammifères marins dans le fjord. Mme Fortin [a déclaré] que GNL est sensible au rétablissement du béluga dans le fjord et au fait que l’incertitude quant à la survie de l’espèce n’est pas levée et que l’adoption de bonnes pratiques visant la protection de la biodiversité est un « must ». GNL s’est même pourvue d’une charte environnementale à cette fin. Ce n’est pas peu dire. Le verbiage passe, mais l’écrit demeure. Reste à voir si les bottines suivront les babines.

De leur bord, messieurs Bérubé, Laberge et Savard déchirent leur chemise sur la place publique en ne dénonçant rien de moins que l’excessivité, l’injustice, la malhabileté des scientifiques, la pertinence d’un moratoire sur les projets économiques et la prématurité de la sortie d’un rapport scientifique d’étape parce qu’une position scientifique va à l’encontre de leur visée tout à l’économie.

Pourtant, la cohérence minimale voudrait que les millions accordés par les gouvernements à cette étude aboutissent à des conclusions. Mais les trois obnubilés par le développement économique à placer avant toute chose exigent, même si c’est mettre la charrue avant les bœufs, que l’on procède sans délai à la mise en chantier de leurs bien-aimés projets. Peu importe si des millions provenant des poches des contribuables sont gaspillés au mépris du travail sérieux d’une équipe de scientifiques, dont l’expertise, qui est pourtant reconnue en matière de protection des mammifères marins, ne fait aucun doute.

Il faut que le temps joue en défaveur des vendeurs de projets économico-écologistes à saveur néolibérale pour que Patrick Bérubé joue les sophistes en déclarant que le trafic maritime dans le Saguenay est (il a bien dit est) infime à comparer à celui du fleuve Saint-Laurent. Mais qu’en sera-t-il si les projets se concrétisent maintenant que l’on sait que la moitié de la population de bélugas du fleuve, moitié composée majoritairement de femelles, séjourne dans le fjord du Saguenay.

Pérennité de la biodiversité adossée à un développement économique basé sur le néolibéralisme; poursuite de l’utilisation des ressources fossiles dans un cadre néolibéral; dépossession et destruction d’un patrimoine naturel de manière honteusement néolibérale...

Ce n’est que pure hypocrisie que chercher à vendre la beauté de notre fjord unique en son genre aux touristes et d’y promouvoir le trafic intensif de bateaux aussi gros que des porte-avions.

Marcel Lapointe

Jonquière