La blockchain, solution miracle ?

Pendant quelques mois, le bitcoin suscitait l’intérêt de l’ensemble des médias de la planète. Même si les choses se calment un peu, la cryptomonnaie a mis en lumière le concept de la blockchain, aussi connu sous le nom de chaîne de blocs. Bien sûr, cette dernière peut servir dans plusieurs sphères de notre économie ; services publics, services de consultation, systèmes de justice, secteurs de l’énergie, domaine pharmaceutique et bien d’autres. Avec tout cela, il faut se demander si le concept peut vraiment aider le secteur agroalimentaire.

La blockchain est une technologie de stockage et de transmission de données, transparente et sécurisée, fonctionnant sans accès pour personne et sans organe central de contrôle. La blockchain n’appartient à personne et démocratise l’information. Prenez comme exemple un aréna de hockey sur glace. Pendant que l’on retrouve l’information, tous les renseignements du système sur la patinoire peuvent être vus par l’ensemble des participants dans les estrades. Les bandes servent à protéger l’information et personne ne peut altérer quoi que ce soit. La patinoire nous offre un portrait exact du secteur, qui transige avec qui, avec quoi, les quantités, la qualité, et tout cela en temps réel. De façon un peu grossière, la blockchain pourrait s’expliquer ainsi.

Pour le secteur agroalimentaire, cette technologie peut apporter son lot de bénéfices. Par exemple, au Canada chaque année il survient au-delà de 150 rappels alimentaires tandis que plus de quatre millions de Canadiens souffrent d’au moins une intoxication alimentaire au cours de cette même période. Normalement, vu notre traçabilité saccadée entre chaque maillon de la chaîne, un rappel exige des jours pour retracer l’origine d’une éclosion. Avec la blockchain, quelques secondes suffisent. Walmart aux États-Unis a effectué quelques projets-pilotes ayant fourni des résultats très probants. Le Carrefour, le géant de la distribution française, a tout récemment fait l’annonce de son adhésion au concept de la blockchain.

Le Carrefour mise beaucoup sur cette nouvelle technologie, mais pas uniquement pour assurer une meilleure salubrité et innocuité des aliments ; mais la fraude alimentaire se retrouve carrément dans la mire du tricolore français. Pour ainsi dire, les poulets et autres denrées vendus par Le Carrefour porteront une étiquette avec un Code QR, bien connu par le public. À l’aide d’un téléphone intelligent, le consommateur aura accès à diverses informations inscrites préalablement dans la blockchain par les différents acteurs de la chaîne d’approvisionnement, telles que le nom de l’éleveur, l’alimentation que la bête a reçue, la date de l’abattage, le lieu d’emballage, les médicaments utilisés, et plus. La transparence crève les yeux et permet de rassurer les consommateurs plus frileux. Produits biologiques, commerce équitable, achats locaux, génie génétique ; la blockchain permet à l’industrie de faire preuve d’une plus grande intégrité envers les consommateurs. Alibaba en Chine évalue aussi la façon dont la blockchain pourrait aider l’entreprise à mieux garantir la qualité et la provenance de ses aliments.

En revanche, cette technologie n’est pas parfaite et comporte ses limites. D’abord, tous les participants au sein d’une chaîne d’approvisionnement doivent y adhérer, sans faute. En effet, la redistribution équitable des pouvoirs au sein de la chaîne est loin d’être assurée. Il ne relève donc pas du hasard si Walmart et Le Carrefour sont à l’aise avec la blockchain puisque ces deux entreprises contrôlent déjà des normes implicites établies au sein de la chaîne. Compte tenu de leur rôle, un producteur agricole, ou un transformateur agroalimentaire auraient du mal à imposer sa loi blockchain. Bref, une plus grande transparence rendra certains joueurs sensiblement plus vulnérables. Toutefois, en ayant plus d’information, les producteurs peuvent mieux reconnaître la valeur de leurs denrées à la récolte et ainsi négocier de meilleurs prix. Mais encore là, le pouvoir au sein de la chaîne reste toujours difficile à contrer.

Il demeure cependant problématique de concilier la confidentialité des transactions et des joueurs faisant partie du système avec le fonctionnement de la blockchain. Le monde agroalimentaire abonde de façons de faire et de caprices détenus par des entreprises souvent familiales. Celles-ci ne veulent pas toujours dévoiler au grand jour tous leurs secrets, souvent déterminants pour leur avantage concurrentiel. La blockchain ne discrimine pas qui que ce soit et elle existe pour servir le public et la société de manière générale.

L’autre défi pour la blockchain réside dans la qualité des données. Une fois les données insérées dans le système, elles y resteront même si la qualité est plus ou moins fiable. Le concept comporte donc d’énormes limites. En principe, la blockchain permettra aux consommateurs d’y gagner seulement si cette technologie permet à l’ensemble des acteurs de la chaîne de mieux collaborer les uns avec les autres. Et là-dessus, ce n’est pas encore très clair. 

Sylvain Charlebois

Professeur en distribution et politiques agroalimentaires 

Facultés de Management et d’Agriculture

Université de Dalhousie (Nouvelle-Écosse)