Carrefour des lecteurs

Juger avant la comparution

L’auteur de cette lettre d’opinion, Stéphane Allaire, est professeur au Département des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC).

OPINION / Des collègues ont récemment invité la collectivité de l’UQAC à se positionner contre le projet GNL Québec. Le contenu de la missive devrait être accessible publiquement dans une semaine. Pourtant, il est déjà au banc des accusés. Manque de rigueur ou stratégie de court-circuitage ? Les deux.

Depuis le coulage de l’initiative, on accuse les chercheurs de nombreux qualificatifs irrespectueux sur les médias sociaux. BS, clowns, voleurs de temps, traîtres, opportunistes à la solde des écolos…

À la petite école, les enfants apprennent à critiquer les idées plutôt qu’à attaquer les individus. De toute évidence, il y a des leçons qui s’oublient…

Peu importe notre allégeance à l’égard de GNL Québec, la moindre rigueur intellectuelle voudrait qu’on se prononce sur la lettre après l’avoir lue.

Par ailleurs, dans son éditorial du 22 janvier, Marc St-Hilaire commente la lettre à venir, dont il a obtenu copie officieusement. On peut comprendre que le dévoilement de scoops ait un impact positif sur la notoriété d’un média d’information. On comprend aussi qu’un éditorial est un espace légitime pour partager une opinion.

Toutefois, ce qui est regrettable, c’est le moment où le texte a été diffusé. Les médias de masse ont un pouvoir d’influence important auprès du public. En communiquant une opinion sans que les lecteurs aient accès au texte source, on court-circuite l’initiative en préparation. Implicitement, on encourage aussi les gens à se forger un avis à partir d’informations incomplètes et par personne interposée.

Chercheur : un travail mal compris

Le travail d’un chercheur consiste à analyser systématiquement des idées, problèmes, situations, enjeux ou phénomènes à partir de critères précis et explicites.

Quand un chercheur se prononce, il fait fi de son opinion ou de ses préférences personnelles. Il considère des données et l’état actuel des connaissances à propos du sujet.

Pour qu’il soit à l’abri d’influences partisanes, le chercheur est protégé par le principe de liberté académique.

Dans le cas d’un sujet complexe comme GNL Québec, qui implique des enjeux sociaux, territoriaux, économiques, environnementaux, financiers, politiques, sanitaires, éducatifs, entre autres, des chercheurs de disciplines différentes se réunissent pour poser un regard global sur la situation. C’est ce que mes collègues soumettront dans quelques jours.

Je vous encourage à prendre connaissance de leurs propos sans a priori. Puis à partager vos commentaires. Les chercheurs sont ouverts et habitués à la critique. Elle fait partie de leur travail au quotidien. La critique, lorsqu’elle est fondée sur des arguments et des données crédibles, contribue à mieux comprendre le monde dans lequel on vit, voire à l’améliorer.

Vers une synergie intersectorielle régionale

Un reproche adressé aux chercheurs concerne le peu de solutions proposées pour contribuer à la vitalité de la région en prenant nos distances de la perspective industrielle, qui articule historiquement son développement. Pourtant, des chercheurs de l’UQAC et d’ailleurs ont mené et mènent des travaux qui pourraient être utiles, et ce, dans une variété de secteurs.

Il ne faut toutefois pas se leurrer. La responsabilité de l’enjeu macroscopique dont il est question ne peut être reléguée qu’aux individus ni à un groupe d’individus en particulier. C’est aussi aux institutions et aux organisations de la prendre en charge, d’organiser la réflexion et d’articuler le développement, en interpellant les individus compétents.

La mission de l’UQAC inclut une contribution au développement régional. Étant donné que la région est à une croisée de chemins, en plus de respecter la prise de parole de ses chercheurs, l’UQAC pourrait être tentée de faire un pas supplémentaire en participant à l’organisation et au soutien d’une concertation intersectorielle régionale. Ce serait un geste stratégique et cohérent avec la reconduction annoncée il y a quelques mois de la subvention ministérielle dédiée à cette vocation particulière.