Intelligence artificielle et fonction publique

OPINION / Le Québec est devenu un leader mondial dans l’industrie de l’intelligence artificielle (IA). Or, tandis que le développement de cette technologie s’intensifie dans le secteur privé, le gouvernement du Québec est bien discret sur le rôle qu’il entend faire jouer à l’IA dans ses propres services publics. Souhaite-t-il offrir des services publics supportés par celle-ci ? Si oui, est-ce que des règles éthiques en encadreront l’utilisation ? Autant de questions pour lesquelles les élus au pouvoir ne semblent pas avoir de réponse.

Actuellement, le gouvernement applique une vigoureuse politique de subvention destinée à l’IA : des centaines de millions de dollars ont été octroyés à des entreprises et des organismes du secteur, surtout concentrés à Montréal, pour favoriser leur croissance. À l’opposé, l’État québécois peine à développer une expertise en intelligence artificielle au sein de sa fonction publique. D’ici quelques années, si cette situation perdure, l’État se retrouvera inévitablement dépendant du secteur privé, tout comme il l’est déjà dans le domaine du développement de logiciels. D’ailleurs, de nombreuses firmes privées lorgnent les lucratifs contrats gouvernementaux qui seront associés à l’intelligence artificielle.

Déjà, l’IA contribue au tri des nombreuses demandes de visa reçues par le gouvernement fédéral pour des voyageurs provenant d’Inde et de Chine. Le ministère de l’Immigration du Québec pourrait faire de même avec les demandes d’immigration qu’il gère. De son côté, le ministère des Transports du Québec envisage d’utiliser l’IA pour détecter en temps réel les conditions météo difficiles, comme la poudrerie, sur les routes les plus dangereuses.

L’État détient un immense volume de renseignements privilégiés concernant la vie de ses citoyens, ce qui en fait un acteur tout désigné pour utiliser cette nouvelle technologie. En se servant de l’intelligence artificielle pour analyser ces données, les éléments utiles qui en ressortent permettraient ultimement de faire des choix plus judicieux.

Cependant, l’IA doit être bien maîtrisée par le gouvernement du Québec qui devra se doter d’un cadre éthique réfléchi pour son intégration. L’utilisation de l’intelligence artificielle n’est pas un processus neutre. En effet, si on l’utilise pour sélectionner des immigrants ou pour trier des curriculums vitae, nous devons être en mesure de comprendre précisément le processus qui déterminera le résultat pour en assurer l’équité et l’absence de discrimination. De plus, qui dit accès à une quantité élevée de données de grande valeur, dit également risque de fuite. Les firmes qui développent les technologies liées à l’IA sont souvent les mêmes qui s’enrichissent en commercialisant nos données personnelles. Les nombreux événements récents devraient nous conscientiser : il faut être extrêmement rigoureux dans la gestion des renseignements possédés par l’État, notamment en encadrant de manière très stricte leur partage à des tiers.

Il est urgent de créer, à l’intérieur de la fonction publique, un Observatoire sur l’intégration de l’IA dans les services publics. Une réflexion s’impose quant aux orientations à adopter et aux changements à effectuer dans la fonction publique afin qu’elle soit un outil d’amélioration de l’État québécois et des services qu’il offre. Constitué de représentants des employés et des dirigeants informatiques du gouvernement, de même que d’universitaires, ce groupe serait chargé de conseiller le gouvernement sur les actions à poser pour définir les règles éthiques devant encadrer l’intelligence artificielle dans les rangs de la fonction publique. Cette technologie doit être au service du citoyen, non l’inverse.

Christian Daigle, président général

Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec (SFPQ)