Franc jeu

OPINIONS / « Si la situation observée maintenant n’est pas suffisante pour qu’un plan d’action de rétablissement ait lieu, je ne vois pas ce que l’on peut documenter de plus en tant que scientifiques. C’est plutôt exaspérant, on est pris au dépourvu parce qu’on n’est pas décisionnels. » Ces paroles sont celles du biologiste et scientifique de Pêches et Océans Canada, Daniel Ricard, au sujet d’une espèce en péril, la morue du golfe du Saint-Laurent.

Un constat identique pourrait s’appliquer à une autre espèce, elle aussi en péril : le béluga du fjord du Saguenay. Si pour la morue du golfe le phoque est dans le collimateur, les défenseurs à tout prix du projet GNL Québec pourraient provoquer l’éradication du béluga. Ce qui fait dire au biologiste Robert Michaud, du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM) de Tadoussac, que les entrepreneurs et le gouvernement du Québec sont tenus à la même rigueur intellectuelle qu’eux s’ils veulent démontrer que les scientifiques ont tort. 

Alors que la science a parlé, en rescousse pour rassurer, entre autres, les industriels de la Chambre de commerce, la ministre caquiste déléguée au Transport a annoncé la formation d’un comité scientifique, un autre, visant à concilier la navigation « durable » sur le Saguenay avec le développement industriel.

Le souci est toujours le même : si les conclusions des scientifiques, même ceux du gouvernement, dérangent les grands bâtisseurs englués dans l’économie du 19e siècle, ces derniers chercheront un deuxième avis d’origine privée, pour contredire ou affaiblir le premier, remettant le jugement final entre les mains du gouvernement du Québec, dont le premier ministre a déjà annoncé ses couleurs.

Le chroniqueur au journal Le Devoir, Jean-François Nadeau, infatigable chercheur de la vérité factuelle, m’a appris que le concept de « développement durable » vient de Stephan Schmidheiny, un milliardaire suisse condamné à 18 ans de prison ferme pour catastrophe sanitaire et environnementale. Ahurissant, n’est-ce pas ? « Lancé à la ronde sur un mode incantatoire, on abuse du terme durable. (...) En s’en réclamant sans cesse, on s’évertue à faire croire qu’une croissance vigoureuse, pour peu qu’elle soit coiffée d’un petit chapeau vert, suffit à réformer les visées du monde des affaires. » Paroles, encore une fois, de Nadeau. Dans la bouche de ceux qui ne jurent que par l’économie qui a conduit jusqu’ici la planète dans l’état lamentable où elle se trouve, le terme durable n’est que façade pour atténuer les préoccupations et influencer les indécis de l’opinion publique pour qu’ils penchent du côté de ceux qui se croient seuls pourvoyeurs d’emplois de qualité. Pour ces derniers, navigation durable pourrait-elle signifier : faire durer le paradigme économique qui prévaut aujourd’hui ? J’en suis certain.

À preuve, un avertissement servit ainsi : « Si des gens veulent se servir du béluga, on ne les laissera pas faire », ont scandé deux personnages associés à Port de Saguenay, son président et son directeur général, qui veulent en découdre avec les scientifiques du gouvernement fédéral.

Le président, Stéphane Bédard, dans le journal Le Quotidien, dernièrement, a défendu l’usage de la voie maritime de la rivière Saguenay comme si on était encore au 19e siècle. Pour lui, des bateaux naviguant sur le Saguenay, on n’en aura jamais assez pour se développer économiquement.

Il a été aussi question du mythique lien privilégié du Saguenay entre la région et le fleuve Saint-Laurent. Faudrait peut-être en revenir d’un sophisme répété par un historien patenté qui s’improvise scientifique.

Non ! Je pense qu’aujourd’hui il y a assez de bateaux qui font des transits dans le fjord : ceux de Rio Tinto, ceux qui accostent au Port de Saguenay, les bateaux de croisières, en augmentation constante. Suffit ! En 2019, on a un fjord à protéger pour gagner la confiance de l’UNESCO ; s’en souvient-on ? On a une biodiversité à préserver pour ne pas déshériter les générations futures. L’urgence climatique l’impose. Les générations futures auront besoin d’argent pour consommer intelligemment, en même temps que pour ne pas vivre sur une planète en déliquescence.

Le président de Port de Saguenay dit ne pas croire que les navires qui circulent sur le Saguenay sont plus dommageables pour la faune aquatique que ceux qui le font dans le grand fleuve. Pourtant, ça coule de source : l’espace est vital pour les espèces. Lui-même, qui compare le Saguenay à une ruelle par rapport au Saint-Laurent, devrait faire le lien. Et ne sait-il pas qu’il existe des aires protégées sur le fleuve ? Par exemple, il en existe une face au Port de Gros-Cacouna ; un habitat essentiel, une pouponnière à bélugas, inviolable et contournable par les navires marchands.

Marcel Lapointe

Jonquière