Feu rouge au Quotidien

OPINION / Dans son éditorial du 31 août dans Le Progrès, « Vous êtes donc où ? », Marc St-Hilaire déplore que peu d’intervenants socioéconomiques manifestent leur inquiétude quant à la « menace » que représenterait pour le port de Grande-Anse la réalisation d’un lien ferroviaire entre Dolbeau-Mistassini et Baie-Comeau. Son appel à monter aux barricades sera sûrement entendu par certains.

Je crois tout de même que la mentalité des intervenants en question a évolué, de pair avec celle des Saguenéens en général. Ils comprennent que cette nouvelle ligne de chemin de fer constitue une avancée pour un développement équitable de l’ensemble du Québec, en même temps que la meilleure solution pour le projet de la minière Arianne Phosphate.

La nécessité de préserver notre environnement, à commencer par le fjord, doit primer sur l’acharnement d’une élite économique à vouloir faire du Saguenay–Lac-Saint-Jean le nombril industriel du Québec. Le fait que des promoteurs étrangers aient obtenu l’appui des milieux d’affaires et de la construction, ainsi qu’une majorité d’élus locaux, ne suffit plus à légitimer leur emprise sur notre territoire. Notre région a assez reçu et donné dans le développement de ce goût-là. En ajouter équivaudrait à une perte et non à un gain. Les gens de Baie-Comeau ont en revanche intérêt à recevoir chez eux ce type d’activité industrielle liée essentiellement à l’exportation, car l’impact sur la qualité de leur milieu de vie sera beaucoup moindre.

À l’époque où le port de Grande-Anse a été planifié à La Baie, le contexte était bien différent, beaucoup moins alarmant. On croyait encore que tout pouvait continuer à fonctionner selon le modèle de la croissance illimitée, basé pour l’essentiel sur l’exploitation des ressources non renouvelables. Les énergies fossiles avaient encore la cote, en bourse comme dans l’opinion publique. Le projet Saguenay et l’annonce d’un troisième terminal en eau profonde, cette fois sur la rive nord du fjord, ont éveillé les consciences.

Le temps de l’autoaveuglement est terminé ; il faudrait que M. St-Hilaire le reconnaisse et la direction du Quotidien aussi. Parce que, bien sûr, les éditoriaux expriment le point de vue du journal. Le même parti pris se reflète malheureusement dans le traitement des nouvelles et des textes d’opinion portant sur les grands projets industriels.

À chaque avancée des promoteurs, Le Quotidien publie un article avantageusement illustré, au ton très positif, avec les commentaires enthousiastes des principaux intéressés. À leur lecture, on jurerait que les Arianne Phosphate, GNL Québec et autres BlackRock de ce monde vont sauver les Saguenéens de la misère noire, les sortir enfin du tiers monde !

Les porte-paroles de ces grandes entreprises semblent bénéficier d’un accès direct aux pages du journal. Ils peuvent faire passer leur message promotionnel sous le couvert d’un texte d’opinion. Leur propagande est mise en évidence pendant plusieurs jours – jusqu’à deux semaines – sur la plate-forme Internet du Quotidien, comme s’il s’agissait de paroles d’Évangile. Par contre, les lettres des lecteurs « ordinaires », comme le sont la plupart des opposants aux mégas projets, cèdent rapidement la place à d’autres contributions éphémères.

Le même traitement de faveur est réservé aux conseillers municipaux qui veulent promouvoir les intérêts de ces promoteurs. En témoigne le récent plaidoyer de Marc Pettersen pour la construction d’un nouveau pont au Saguenay, de préférence à Tadoussac, dans le but d’attirer plus de trafic lourd chez nous, au détriment de notre potentiel récréotouristique.

Quand ce même journal fait appel à la générosité de l’État et de ses lecteurs pour l’aider à solutionner ses problèmes financiers, en invoquant son rôle de gardien de la liberté d’expression et de la démocratie, il en laisse forcément plusieurs sceptiques.

Clément Fontaine

Chicoutimi