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Féminicides au Québec, une expression de la souffrance non traitée de beaucoup d’hommes

Carrefour des lecteurs
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Le Quotidien
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OPINION / Le Québec est frappé par un nombre préoccupant de féminicides depuis le début de 2021, mais comprend-on réellement la détresse de ces hommes violents et la souffrance qu’ils portent en eux? D’aucune façon je ne veux tenter de justifier ces gestes que je réprouve totalement, mais bien comprendre un phénomène constitue un préalable essentiel à la mise en place de solutions durables.

Par Sébastien Richard, président du Centre de ressources et d’intervention pour hommes abusés sexuellement dans leur enfance (CRIPHASE) de 2015 à 2018

Au départ, convenons que des hommes qui en viennent à commettre un féminicide sont des hommes gravement malades qui trouvent souvent l’origine de ce mal-être dans des traumatismes subis dans l’enfance. En effet, il est établi et connu qu’au Québec, un homme sur six sera agressé sexuellement au cours de sa vie et que 90% d’entre eux le seront avant l’âge de 14 ans. Ces chiffres peuvent inclure, ou non, ceux qui ont été battus par des parents alcooliques ou toxicomanes, mais aussi ceux qui ont été intimidés, etc. Dans ces circonstances, le ratio d’un homme sur six constitue au minimum 700 000 Québécois qui sont aux prises avec de tels traumatismes et dont la grande majorité ne demandera pas d’aide. Donc ces hommes peuvent être des bombes à retardement.

Alors, comment dépister ces hommes et désamorcer leurs pulsions violentes? D’abord, l’expression fréquente d’une colère souvent incontrôlable est clairement un indice sur lequel il faut s’arrêter. Souvent, lorsqu’ils subissent leurs traumatismes pendant leur enfance ou leur adolescence, ces garçons ne sont pas disponibles à l’apprentissage lorsqu’ils sont à l’école. Les personnes en autorité, c’est-à-dire les enseignants, les intervenants et les directions, deviennent des personnes qui subissent injustement la colère de ces garçons. Il s’ensuit donc des réprimandes qui, paradoxalement, nourrissent encore plus cette colère. Du point de vue de l’enseignant ou de la direction de l’école, l’action d’imposer une réprimande est normale et pertinente, mais elle ne règle rien à long terme.

En fait, tous les comportements erratiques de ces jeunes garçons constituent des appels à l’aide, mais ensevelis dans cette vie de souffrance intérieure, cette colère et les réprimandes qui en résultent deviennent une forme de normalité. Par conséquent, ce garçon va rejeter l’aide qui lui sera offerte. Dans ces conditions, la consommation de drogues et d’alcool devient une échappatoire parfaite; ce qui fait que le jeune s’enfonce encore plus dans son malheur et cela peut aller jusqu’au suicide.

Ce «pattern» étant bien implanté, ce jeune garçon qui est habitué à vivre dans un contexte de victimisation va construire sa réalité de victime dont il sera de plus en plus difficile de sortir : abandon scolaire, emplois précaires, difficultés d’entretenir des rapports sains avec l’autorité, difficulté à établir des liens d’amitié durables, etc. Tout ceci conduit ce jeune à avoir un niveau de vie peu élevé, qui risque de le faire aboutir sur l’aide sociale, bref il se considère comme un raté, donc l’estime de soi est au plus bas.

Certains réussiront des études de bon niveau et entreprendront une carrière, mais sans s’en rendre compte, ils vont saborder leur réussite pour retrouver leur réalité de victime.

C’est à ce moment que le féminicide peut se construire. Ces hommes qui sont parvenus à trouver l’amour de la part de certaines femmes qui rêvent de transformer leur homme en leur offrant cet amour inconditionnel et généreux pour changer la bête en prince. Toutefois, il y en a beaucoup qui sont prisonnières d’une dynamique de violence conjugale dont elles ne parviennent pas à se libérer.

Hélas, au fond de ces hommes repose cette victime, ces êtres souffrants qui se sentent déboussolés dans ce bonheur qui leur est offert, auquel ils n’ont pas été habitués. Pendant toutes ces années de vie maritale, ces hommes ont refoulé cette colère non traitée dont ils ne soupçonnent pas la force destructrice, mais dont les braises sont encore bien présentes en eux. « Et si j’étais un imposteur avec ce bonheur? »

Et un jour, un événement survient. Le décès d’un proche, une situation professionnelle qui se complique, mais surtout une rupture conjugale qui peut déclencher cette colère qui reposait dans des braises et qui enflamme l’âme de cet homme souffrant. Le cerveau ne répond plus, la raison n’a plus sa place, il faut détruire pour expurger cette colère qui ronge.

Par conséquent, le féminicide constitue la manière la plus éclatante pour détruire un bonheur et devient le moyen de s’enfoncer dans le malheur irrémédiablement. Marier une femme, l’aimer, fonder une famille, c’est une construction. Mais si l’homme pense qu’il ne mérite que le malheur, pour justifier sa colère, pour légitimer ses pulsions destructrices, quelle est la meilleure manière de détruire ce qu’il a bâti si ce n’est l’irréparable féminicide?

Que le lecteur se rassure, mon propos vise à suggérer une piste de solution. Puisque 90% des victimes d’agressions sexuelles et de divers traumatismes subissent ces terribles épreuves avant l’âge de 14 ans, n’est-ce pas à cet âge que les pouvoirs publics doivent agir et au premier plan les écoles?

En tant qu’enseignant, je tiens à dire que plusieurs personnes compétentes voient à aider nos élèves qui sont en déroute, mais jamais ne va-t-on leur poser la question suivante : « As-tu été agressé sexuellement? »

Par conséquent j’émets l’opinion suivante : libérer ces jeunes de cette colère rapidement après avoir subi tous ces traumatismes permettrait à plusieurs de devenir des bons citoyens, qui aimeraient leur femme et leurs enfants, parce que leur vie aura été transformée par un bonheur accepté et assumé. Ceci serait tellement plus porteur socialement que de remplir les centres jeunesse, les hôpitaux, les palais de justice et les pénitenciers, en plus de faire un nombre incalculable de victimes collatérales qui vont souffrir très longtemps, trop longtemps, ceci sans compter tous les coûts qui s’y rattachent.