Entêtement systématique; lettre à M. Legault

Carrefour des lecteurs
Carrefour des lecteurs
Le Quotidien
OPINION / Monsieur Legault, Kuei. D’abord, sachez que je vous écris cette lettre avec beaucoup de respect et de compassion pour la fonction que vous occupez. Porter sur vos épaules le poids d’années de politiques racistes et discriminatoires n’est certes pas une chose facile. Quoi que vous en disiez, vous êtes l’héritier de ce système, monsieur Legault. Un héritier entêté.

Du moins, c’est ce qui me vient en tête quand je pense à la position que vous campez solidement depuis quelques mois par rapport au racisme qui est bel et bien présent au Québec.

Systémique, systématique, culturel, institutionnel (salut PSPP!), peu importe l’adjectif qu’on décidera de lui coller, le racisme est bien là. Je dois vous dire que je suis de ceux qui pensent qu’il est important de nommer les choses. Mais je suis aussi de ceux qui savent choisir leurs batailles. Que vous refusiez d’employer le terme « systémique » pour décrire le racisme qui perdure au Québec, soit. Cette guerre de mot dure depuis déjà beaucoup trop longtemps et éclipse les vrais enjeux dont nous devons discuter.

Mettons-nous tout de même d’accord sur une chose : votre entêtement, lui, il est systématique, monsieur Legault.

Je ne peux pas vous en vouloir. Vous êtes une victime, vous aussi. Une victime du système dysfonctionnel dans lequel vous avez grandi et dans lequel vous continuez d’évoluer aujourd’hui. Vous êtes en quelque sorte formaté par le système en question. Habitué à contempler cette laideur, vous avez fini par vous y faire. Un peu comme tous ces autochtones qui se sont résignés à vivre dans la misère, dans l’ombre d’une société majoritaire, comme de vulgaires citoyens de seconde zone.

J’ai un message pour vous aujourd’hui : ces temps sont révolus. La mort tragique de Joyce Echaquan aura eu l’effet d’un souffle sur les braises du feu qui brûle en nous. Ce feu que nous tâchons d’entretenir depuis des décennies, des siècles, et qui fait écho à la résilience de nos peuples.

Bien que vous n’ayez pas le pouvoir de changer le passé, vous avez le pouvoir, l’opportunité (et le devoir même!) de changer l’avenir, pour le mieux.

Pour ce faire, il faut d’abord miser sur le dialogue. Un dialogue franc et respectueux, de Nation à Nations. Un dialogue qui va au-delà des simples excuses. Un dialogue empreint d’ouverture et d’écoute, parce que dialoguer, ce n’est pas que parler : c’est écouter et essayer de se comprendre. Dans cette optique, vous vous douterez bien que l’annonce du remplacement de la bien absente Sylvie D’Amours par Ian Lafrenière n’a pas été accueillie comme un baume sur nos cœurs.

Je ne pense pas que vous soyez un homme naïf, monsieur Legault. Cependant, laissez-moi vous dire ce qui est naïf : penser qu’un homme issu du système, et qui incarne le système, puisse agir comme interlocuteur avec les autochtones au moment même où leur méfiance envers le système en question est à son point culminant. Naïf oui, mais surtout ironique.

Le secrétariat aux Affaires autochtones, cette patate chaude que personne ne semble déterminé à faire évoluer, est souvent dépeint comme un ministère de second plan. Ce n’est pas « prestigieux », les autochtones, pour reprendre une expression de Monique Jérôme-Forget.

Eh bien sachez que ces « affaires », elles sont importantes. Pas toujours glamour, mais importantes. J’ajouterais que nos enjeux et nos revendications ne sont pas partisans. Ils ne se résument pas à une liste mots que l’on coche les uns après les autres sur le coin d’un programme de parti. Ces enjeux, ces revendications, ces « affaires », c’est notre quotidien.

Les autochtones ne demandent pas grand-chose. Simplement un allié. Un vrai. La balle est dans votre camp, monsieur Legault. Vous avez cette opportunité de faire de grandes choses en tant que premier ministre. La saisirez-vous ?

J’aimerais conclure en vous disant que ces mots/maux, j’aurais aimé pouvoir vous les écrire dans ma langue. La langue de mes ancêtres. Cette langue du territoire qui fait état des éléments qui le composent. Malheureusement, cette langue, je ne la maîtrise pas. Cette langue, je ne l’ai pas perdue. On me l’a enlevée.

Tshinikumitin.

Jay Launière-Mathias

Diplômé de l’Université du Québec à Montréal en Science de la gestion

Candidat à la maîtrise en gestion de projet à l’École supérieure de gestion de l’UQAM

Membre de la Première Nation des Pekuakamiulnuatsh (Mashteuiatsh)

Agent de mobilisation et de développement pour le projet Aishkat Innuat du Conseil Tribal Mamuitun en plus d’officier en tant que commissaire élu à la Commission Tipelimitishun