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Effacer les traces, détruire et raser

Carrefour des lecteurs
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Le Quotidien
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OPINION / Le 31 mars dernier, un conseiller de Saguenay annonçait la destruction de l’oeuvre d’art publique de l’aérogare de Bagotville, alléguant le coût de la dépose et le refus des musées et de la famille de reprendre l’œuvre. En tant que représentant de l’artiste, j’ai collaboré avec les fonctionnaires de la Ville depuis le début des préliminaires de la rénovation de l’aérogare, afin de trouver une solution appropriée à la conservation de l’oeuvre d’art. Bref, je connais le dossier, en particulier dans ses aspects techniques du fait de mon expérience de cinquante ans en ingénierie. Je crois utile de faire connaître mon point de vue sur cette affaire dans Le Quotidien.

Par Pierre Tremblay, Chicoutimi

J’ai préconisé d’emblée le déménagement de l’oeuvre dans un autre lieu public, selon le budget de dix mille dollars prévu pour ce faire. Je ne change pas d’idée, en dépit de l’annonce récente, car je crois que la Ville fait une erreur. Les citoyens et la Ville gagneront à réussir cette entreprise, difficile certes, mais possible.

Représentant de l’artiste, en conséquence partie liée dans cette affaire, je m’en tiendrai aux faits, et si je devais aborder ici des questions subjectives ou invoquer des jugements de valeur, je citerai mes sources.

La Ville n’a pas imposé la conservation de l’oeuvre d’art au parti de l’architecte du projet de rénovation de l’aérogare. Restent deux pistes de solution : détruire ou déménager. Détruire implique une petite séance de marteau-piqueur, à moins de mille dollars. En revanche, déménager implique des travaux plus longs – déposer l’oeuvre; la transporter ailleurs et la réinstaller – et des coûts d’au plus dix mille dollars pour la Ville. Le déménagement vient cependant avec une question préalable : l’oeuvre d’art de l’aérogare vaut-elle d’être conservée dans notre patrimoine culturel? Question incontournable, à laquelle toute personne qui s’intéresse à cette affaire doit trouver une réponse, selon ses valeurs. Suivent quelques repères, pris à bonne source.

« L’oeuvre d’art est irremplaçable, comme l’individu qui l’a créée », (Comte Sponville). D’où le caractère irrémédiable de la destruction, assimilable à la finitude de chacun. Par l’oeuvre d’art, l’artiste en appelle au sentiment, à l’esprit et au coeur de la personne qui regarde. Parmi l’infinité de réponses possibles à cet appel, l’une oppose un refus global: toé, tais-toé! Ces mots expriment le sens de la destruction d’une oeuvre d’art, ou d’une maison patrimoniale, ou d’un arbre séculaire du voisinage, qui eux aussi portent un message.

M. le conseiller a mentionné un coût de trente mille dollars pour la dépose de l’oeuvre. Je n’ai pas vu l’évaluation, bien que plusieurs fois réclamée. Je la conteste cependant, parce que je sais qu’elle correspond à une toute première approche, impliquant des travaux inutiles et d’autres dont on peut se dispenser en prenant des risques calculés. Notre travail, mes collaborateurs et moi, avec les fonctionnaires de Saguenay, allait plutôt dans le sens du budget de la Ville déjà mentionné. Qu’est-ce qui a bien pu soudainement dévoyer ce projet?

Pour dédouaner la Ville, M. le conseiller déclare : « Les musées n’en veulent pas! Et pour comble, voyez, même la famille n’en veut pas! » Pour ce qui est du musée de La Pulperie, le seul dont la vocation convient, j’attends depuis plus d’un an une suite à ma demande de rencontre pour présenter un concept d’architecte super intéressant sur le déménagement de l’oeuvre au musée. Par ailleurs, le printemps dernier, j’ai transmis à la direction de l’UQAC un concept d’architecte sur le déménagement de l’oeuvre dans un lieu particulièrement approprié de l’université.

Je compte toujours poursuivre ces deux projets, avec mes collaborateurs immédiats – quatre architectes et un entrepreneur – en dépit du fait que la Ville vient de réduire la valeur de l’oeuvre par son intervention mal avisée.

Quant à la famille, j’informe M. le conseiller qu’elle travaille fort pour déménager dans un endroit public une oeuvre d’art publique monumentale de dix pieds de haut par trente pieds de large, qui ne rentre ni dans le salon, ni dans le garage, ni sur le patio d’aucun membre de la famille.

J’invite avec empressement la Ville à continuer de travailler avec moi et mes collaborateurs. Le succès est possible, à condition de travailler en équipe. Marcher sur la peinture, c’est pas grave.