Donald Trump, le faux jeton

Les diplomates et hommes d’État du monde entier le savent, mais n’en parlent qu’à mots couverts, les journalistes exposent les faits accablants depuis des années, mais les propagandistes enterrent la vérité sous un barrage incessant de fake news : Donald Trump, le 45e président des États-Unis d’Amérique, est un imposteur, un faux jeton rejeté de l’industrie du jeu où il a fait faillite une demi-douzaine de fois comme propriétaire de casinos, sans compter d’autres échecs retentissants comme Trump Airlines, Trump Vodka, Trump Steaks ou la frauduleuse Trump University.

Recyclé dans l’hôtellerie de luxe ostentatoire grâce à l’argent des oligarques russes, porté aux nues par la télé-réalité The Apprentice, dont l’injonction lapidaire «You’re fired!» — «Vous êtes virés !» — faisait le bonheur d’une moitié de l’Amérique se délectant du malheur de l’autre moitié, Trump doit son improbable ascension au pouvoir à un atout redoutable qui est le fondement même de sa personnalité : un égo surdimensionné, gonflé par une confiance absolue en lui-même et l’absence de tout scrupule ou principe interférant avec son intérêt ou sa jouissance personnels.

Que ce soit en affaires, en politique ou en amour, les règles ne s’appliquent pas réellement pour Trump, bien qu’il insiste pour que quiconque s’opposant à lui y soit astreint rigoureusement. Difficile de faire face à un tel adversaire, que ce soit au golf — où il triche sans vergogne — ou aux urnes. Pour lui, la fin justifie les moyens. Il pourrait tuer quelqu’un sur la 5e avenue de New York, et il s’en tirerait, se vantait-il. Par le mensonge. Toujours.

Aucun scandale ne lui colle à la peau. Les révélations de l’enregistrement audio d’Access Hollywood, les contributions à la campagne électorale utilisées pour acheter le silence des sulfureuses Stormy Daniels et Karen McDougal, les détournements d’argent à la Trump Foundation, pour n’en citer que quelques-uns. Mais plus encore, le très dévastateur Rapport Mueller ainsi que le scandale ukrainien et sa conclusion humiliante, l’impeachment. Deux uppercuts très certainement fatals pour n’importe quelle présidence normale. Mais non, Trump, à peine ébranlé, se relève, mais cette fois plus colérique et revanchard que jamais. Désormais, il n’est plus seulement le président teflon, il est devenu le président roi. Fort de l’appui indéfectible du vice-président Mike Pence et du procureur général Bill Barr, il défie les gouverneurs qui osent lui tenir tête de même que le Congrès. Sa réélection paraît inéluctable, car l’économie roule bien, le chômage est à un bas historique, la caisse électorale est pleine à craquer, les démocrates désorganisés et la «base» survoltée et galvanisée par sa haine viscérale de la gauche prospère, éduquée, perçue comme condescendante.

Un ennemi insoupçonné
Mais c’était sans compter un ennemi insoupçonné venu de Chine, un microorganisme sans état d’âme, qui frappe sournoisement et impitoyablement, qui s’étend rapidement et inflige des dommages considérables aux plans humain, social, économique. Une calamité, un drame planétaire qui affecte des milliards d’humains, mais dont Donald Trump a nié l’existence jusqu’à tout récemment. Pourquoi ? Parce qu’il n’avait que faire d’une pandémie. Pas question de gérer une crise, quelle qu’elle soit, au risque de stopper la croissance économique et de faire dérailler sa campagne électorale. Son intention à peine dissimulée était plutôt de nier le problème, de laisser le système de santé absorber la demande comme il le fait tous les ans pour la grippe saisonnière. En aucun cas n’accepterait-il de faire passer le bien commun avant sa propre personne.

Petit problème que Trump n’avait pas anticipé dans son ignorance crasse, la COVID-19 sème la peur partout où elle passe. Même la base est ébranlée dans sa foi pour le culte. Surprise ! Le Kool-Aid trumpien est moins efficace face à l’horreur diffusée tous les jours à la télé, sur Internet, dans les journaux. La propagande de Fox News, d’abord complice dans la tentative de minimiser la dangerosité du virus, se montre impuissante à rassurer ses millions de téléspectateurs. Conséquence : d’abord favorable au président, aux premiers jours de la crise, l’opinion retire progressivement son appui. Pour la première fois en près de quatre ans, les 65 ans et plus passent sous la barre des 50%. Le candidat démocrate Joe Biden, même s’il est incapable de rivaliser avec Trump sur le plan de la couverture médiatique, accentue son avance dans plusieurs états pivots, dont le Michigan, la Floride, la Pennsylvanie. Selon plusieurs journalistes, à l’interne cette tendance inquiète sérieusement la garde rapprochée du président, qui se demande entre autres si la stratégie des breffages télévisés de fin de journée est vraiment à son avantage – d’autant plus si ceux-ci donnent lieu à d’autres improvisations douteuses semblables à l’intrigante promotion de l’hydroxychloroquine, un médicament dont les vertus miraculeuses s’apparentent de plus en plus à l’huile de serpent du Far West d’antan.

Plus troublant encore, le silence de ses alliés habituels, les congressistes républicains. Les McConnell, Graham, Jordan, Ratcliffe, Nunes et autres «vedettes» du Grand Old Party, si exubérants habituellement dans leur défense du leader, sont presque absents de la chronique quotidienne. Il y a fort à parier que ce n’est pas par volonté de défection, du moins pas encore, mais plutôt parce que certaines de ces bonnes âmes commencent à calculer leurs propres chances de réélection et se trouvent quelque peu tétanisées par le chaos émanant de la Maison-Blanche. Il aura fallu près de quatre ans à ces collaborateurs inconditionnels pour entrevoir l’étendue de la dévastation qui les attend si l’électorat républicain, qui leur a fait aveuglément confiance jusqu’à présent, découvre qu’au bout du compte il s’est fait rouler dans la farine et que ses élus ont été les complices d’un charlatan.

La duplicité de Donald Trump
Parce que s’il y a une chose que le coronavirus a permis de révéler, c’est précisément la duplicité de Donald Trump. En plus de 200 ans d’histoire, la République américaine n’avait jamais été dupe d’une arnaque comparable à l’élection de cet homme aussi inapte qu’indigne de siéger derrière le vénérable Resolute Desk. Non seulement Donald Trump a-t-il bénéficié d’un coup de pouce de son ami (Vladimir) Poutine pour se faire élire, mais en plus, il a vaincu Hillary Clinton sous de fausses représentations : il se disait proche du peuple, des laissés-pour-compte de la société américaine ; il allait nettoyer le bourbier — «drain the swamp» — à Washington ; démanteler et remplacer Obamacare par quelque chose de meilleur ; fermer les frontières aux sans-papiers ; relancer la croissance économique à entre 4,5 et 6% par année. L’Histoire retiendra très certainement qu’il aurait été plus juste de dire qu’il entrait en politique dans un seul but : s’enrichir lui-même ainsi que ses donateurs milliardaires, tout en embellissant sa marque de commerce et son image personnelle.

S’enrichir en réalisant un power trip, car c’est de cela et rien d’autre qu’il s’agissait. Les principales réalisations de sa présidence sont des coupures de taxes astronomiques, financées par un déficit budgétaire énorme et qui ont profité essentiellement aux plus riches, de même qu’une déréglementation agressive de l’administration fédérale, afin de plaire aux corporations, sans égard aux effets pervers sur la sécurité et le bien-être des Américains. Contrairement aux promesses annoncées, les coupures de taxes n’ont pas donné le regain de croissance espéré. Et si le chômage a atteint un plancher historique début 2020, la crise actuelle révèle que les emplois créés étaient souvent précaires et sous-payés, la main-d’œuvre n’ayant guère d’autre choix que d’accepter des conditions minimalistes tant le filet social a été réduit à une peau de chagrin partout au pays de l’Oncle Sam.

Un point tournant
La collectivité MAGA (Make America Great Again) en est maintenant à un point tournant. Pratiquement dépouillée de ses illusions, en proie au virus qui se répand rapidement dans ses communautés fragilisées par les inégalités et les mauvaises conditions de vie ambiantes, elle n’a pas encore abandonné son leader et se tourne vers lui dans l’espoir qu’il jouera son rôle protecteur. Mais son appui vacille dangereusement, de sorte que Trump est confronté à un dilemme insoluble : s’il choisit de se comporter en dirigeant responsable et de prioriser la santé des Américains afin de maintenir l’appui de ses électeurs, il le fera au détriment de ses précieux amis et donateurs qui le pressent de relancer l’économie. C’est sans compter que sa fortune personnelle est en jeu, ses hôtels et terrains de golf étant tous fermés par la COVID-19. Sans économie réactivée très rapidement, c’est donc non seulement la faillite personnelle, mais la réélection presque impossible.

La conclusion s’impose d’elle-même : Trump est finalement prisonnier de son paradoxe. Trouvera-t-il une porte de sortie, encore une fois ? Possible, mais les probabilités n’ont sans doute jamais été aussi défavorables que présentement. Prédiction : son niveau de frustration va augmenter au fur et à mesure que le temps va s’écouler, que nous nous rapprocherons de l’élection présidentielle, le 3 novembre 2020, et que l’étau paraîtra se refermer sur lui. Son comportement deviendra plus chaotique, plus imprévisible et potentiellement plus dangereux, car la défaite, il s’en doute bien, pourrait être catastrophique pour lui. Il sait que la prochaine administration se fera un devoir de déterrer les nombreux cadavres laissés par sa présidence — et c’est sans compter les accusations sous scellés qui, selon les observateurs du monde judiciaire, seraient déposées au lendemain de la passation de pouvoir. Tous les mensonges seront bons, aucune tricherie ne lui sera interdite si elle lui permet de sauver sa peau. Joe Biden et les démocrates le savent très certainement et se préparent en conséquence. La campagne électorale de 2020 sera l’une des plus vicieuses de toute l’histoire américaine. Ça, c’est une certitude.

Marc Fortier

Québec