[Dé]valorisation de l’enseignement

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Le Quotidien
OPINION / La mise à mal du système d’éducation qui perdure depuis des années a contribué insidieusement à la pénurie avec laquelle le réseau scolaire doit actuellement composer. Les conditions de pratique en temps de pandémie accentuent le manque de personnel, en précipitant des enseignants à la retraite. Pour tenter de juguler la situation, on a récemment annoncé des mesures incitatives pour que les retraités reprennent leur craie. Une stratégie de rétention à retardement digne d’un câblodistributeur dont la clientèle s’effrite, qui s’ajoute à d’autres situations attestant une dévalorisation systémique de la profession.

Ce texte a été rédigé par Stéphane Allaire, professeur au Département des sciences de l’éducation à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC)

On fera fi de l’enjeu de santé inhérent à l’âge des retraités qui vient avec l’exhortation de leur retour à l’école. Quelle image ce cri du coeur désespéré véhicule-t-il comme marque d’irrespect envers ceux qui ont dédié leur carrière à la formation de la jeunesse, dans des conditions qui se sont sans cesse complexifiées ? Pourquoi a-t-on dû attendre un tel point de bascule pour offrir des conditions de travail minimalement bonifiées, lesquelles sont réclamées depuis nombre d’années ? En vain. Doit-on encore rappeler que, selon Statistique Canada, les enseignants québécois sont les moins bien rémunérés au Canada ? La manœuvre de rétention actuelle a des allures de composite d’asphalte à nids-de-poule.

Si tant est que le feu sacré ne soit pas éteint, on pourrait plutôt solliciter les retraités dans le cadre d’un vaste programme de mentorat en soutien aux nouveaux enseignants. Ils en auraient bien besoin. Ils sont entre 15 et 20 % à abandonner dans les cinq premières années. Un taux tristement incomparable à d’autres professions. Stress, précarité, incertitude, statut de second ordre, tâches d’une complexité inouïe considérant l’avancement en carrière... On a tout réuni pour brasser un cocktail Molotov de découragement. Pourtant, le problème est connu depuis longtemps. Études par-dessus études l’ont documenté. Or, on attend encore des actions musclées.

On dira qu’un plan de valorisation de la relève a été élaboré lors de l’arrivée en poste du ministre Roberge. Il s’agit plutôt d’un minimaliste plan de soutien financier. Un stagiaire assumant une tâche complète pendant quatre mois a droit à 3900 $. Une lutte que les étudiants ont remportée après 20 ans de représentation! Des peanuts. Symbole supplémentaire de dévalorisation.

Pourquoi ne pas implanter un programme d’insertion professionnelle à large échelle sous la forme d’un stage-emploi, dans le cadre duquel un étudiant finissant réaliserait sa formation pratique en étant pleinement rémunéré ? Ce serait un tremplin fertile entre l’université et le marché du travail. Pourquoi est-ce possible dans d’autres professions, mais pas en enseignement ?

En plus de contribuer aux impératifs de recrutement à court terme, une telle initiative limiterait les voies de formation raccourcies qui véhiculent implicitement l’idée que l’enseignement ne mérite pas une formation dédiée. Le génie, le droit, la psychologie et la médecine ne cautionnent pas de telles pratiques. Pourquoi tolérons-nous une telle marque de dévalorisation de la profession en enseignement ?

La dépréciation s’est même répandue aux syndicats. On l’a constatée récemment alors qu’ils ont dû se faire tirer l’oreille avant de réagir à l’iniquité touchant les enseignantes enceintes.

On la constate aussi au sein d’universités. Prétextant une saine gestion financière, les dernières années ont donné lieu à un rehaussement du nombre d’étudiants par groupe. Ce faisant, on nie les conditions pédagogiques particulières requises en enseignement, un secteur qui est pourtant une vache à lait et, dit-on, crucial au devenir de la société.

La dévalorisation de la profession est répandue bien ailleurs. Elle est omniprésente. Certains recommandent des états généraux. Mais les réponses existent déjà. Nous les connaissons pour la plupart. Elles sont au sein des milieux. Elles sont dans les rapports tablettés.

À quand une action proactive plutôt que réactive ?