Des coûts importants, mais pour quels résultats ?

OPINION / La pression sur les provinces pour agir dans le dossier de la sauvegarde du caribou forestier ne cesse de monter, et l’Ontario n’y échappe pas.

Récemment, Environnement et Changement climatique Canada (ECCC) a publié un rapport très critique des mesures prises par les provinces pour protéger son habitat. Cependant, à l’exception du Québec, les gouvernements provinciaux refusent de rendre disponible leur évaluation des coûts économiques des mesures de conservation exigées par le gouvernement fédéral. Cette information est pourtant essentielle pour établir des objectifs de sauvegarde réalistes qui tiennent compte de la réalité économique des communautés qui vivent de la forêt. 

Pour se conformer aux normes fédérales, les provinces doivent limiter à moins de 35 % le niveau de perturbation de l’habitat du caribou causé par l’activité humaine ou les feux de forêt. Une application stricte de ce seuil pourrait cependant être très dommageable pour l’économie ontarienne, puisqu’environ la moitié de l’activité forestière de cette province a lieu dans l’habitat du caribou forestier et serait donc potentiellement touchée. Cela représente 2,6 milliards $ en termes d’activité économique et quelque 18 300 emplois directs.

La localisation des caribous et la forte présence de l’activité forestière dans le nord de l’Ontario feraient en sorte que les districts de Kenora, Thunder Bay et Cochrane seraient les plus fortement touchés, de même que plusieurs communautés autochtones. Les régions du nord de la province disposent aussi de moins d’options pour diversifier leur économie que celle du sud. 

L’impact économique ne serait pas uniquement limité à la récolte forestière. Les activités récréotouristiques comme la chasse et la pêche, les activités minières et la présence de toutes sortes d’infrastructures contribuent également à l’augmentation du niveau de perturbation, tel que le conçoit Ottawa. Ces activités seraient donc elles aussi touchées par les mesures de protection de l’habitat du caribou, ce qui ferait augmenter considérablement les coûts économiques.

L’exemple du Québec

À ce jour, le Québec est la seule province à avoir fait preuve de transparence en rendant publique une évaluation détaillée de l’impact économique des mesures de sauvegarde du caribou pour l’industrie forestière. Cela nous avait permis d’anticiper une perte de 5700 emplois directs et d’environ 740 millions $ en activité économique pour la sauvegarde par ailleurs incertaine de moins d’une centaine de caribous chaque année. Autrement dit, on parle d’un coût de 72 emplois directs et de plus de 9 millions $ pour chaque caribou possiblement sauvé. Sans garantie de résultat !

En Ontario et ailleurs au pays, la connaissance des coûts et de l’évolution du nombre de caribous à travers le temps (ce qu’on ne sait d’ailleurs pas pour toutes les hardes) permettrait de prendre des décisions rationnelles et équilibrées. Il serait ainsi possible de cibler les populations qui ont les plus grandes probabilités de survie tout en limitant les coûts imposés aux communautés et, ultimement, aux travailleurs. 

Ainsi, à partir de ce genre de données pour la région de Val-D’Or, le gouvernement du Québec a récemment jugé qu’il n’était pas justifié de perdre annuellement 1,4 million $ en activité économique pour une population totale de seulement 18 caribous, qui par ailleurs a très peu de chances de survivre. 

Le gouvernement de l’Ontario, ainsi que celui des autres provinces, devrait suivre cet exemple afin de mesurer l’effet qu’entraînerait une application stricte des exigences du gouvernement fédéral. 

Il ne faut pas non plus oublier que même l’arrêt total de toute activité humaine ne garantirait pas pour autant la survie de tous les caribous. Ils seraient tout de même menacés par d’autres facteurs comme les maladies, les insectes, les feux de forêt, la prédation des loups ainsi que par la modification de leur habitat en raison des changements climatiques. 

Bien que la Loi sur les espèces en péril permette à Ottawa de forcer les provinces à agir, elle mentionne explicitement que les aspects « socioéconomiques des collectivités devraient être pris [es] en compte lors de l’élaboration et de la mise en œuvre des mesures de rétablissement ». En ce sens, Ottawa doit adopter une approche flexible, qui permette aux provinces de cibler des objectifs de sauvegarde tenant compte des réalités économiques propres à chaque communauté affectée.

Alexandre Moreau

Analyste en politiques publiques

Institut économique de Montréal (IEDM)