De Publisac et d'avenir

OPINION / Cette année, j’ai eu 65 ans. À la blague, je dis que j’ai enfin atteint l’âge de raison. Un petit plaisantin m’a répondu que c’était plutôt l’âge où il faut se faire une raison ! Ouais… peut-être, mais c’est aussi un âge où on a vu couler pas mal d’eau sous les ponts. J’ai fait l’essentiel de ma carrière dans le domaine de la récupération et du recyclage. J’ai débuté à la fin des années 70, à une époque où c’était vu comme un retour en arrière. Où nous étions perçus comme de doux rêveurs décrochés de la réalité.

À cette époque, je faisais le tour des papetières régionales pour trouver des marchés aux papiers et cartons que nous récupérions. Je me souviens encore très bien d’une rencontre avec le responsable des approvisionnements de l’usine d’Abitibi-Consol de Port-Alfred. Après m’avoir écouté distraitement, il m’avait répondu avec condescendance et amusement que jamais ses clients n’accepteraient d’acheter un papier fabriqué avec « des ordures ».

Après lui avoir parlé des succès de recyclage de la compagnie Cascades, qui était encore modeste à l’époque, il s’était employé à ridiculiser les frères Lemaire et leurs « machines à déchets ». On connaît la suite. L’usine de Port-Alfred a fermé ses portes au début des années 2000 tandis que Cascades est devenue chef de file, avec une centaine d’usines en Amérique du Nord et en Europe.

Dans le débat au sujet du Publisac, j’ai l’impression de revivre le jour de la marmotte. Je comprends très bien comment peuvent se sentir les employés qui fabriquent avec compétence un papier de grande qualité et qui ne veulent pas que les choses changent. Mais pour paraphraser la devise d’un célèbre fabricant d’outils, débrancher les horloges n’arrête pas le temps de passer. On aura beau dire ou faire, tôt ou tard, on va cesser de produire les circulaires qui remplissent les Publisac. Tout comme on a cessé de produire des annuaires téléphoniques, bien qu’ils aient été imprimés sur un papier d’une qualité remarquable.

Mais qu’on ne s’y trompe pas pour autant. L’exploitation durable de la forêt boréale est promise à un bel avenir. Un avenir qui se prépare aujourd’hui, même partout autour de nous. Un avenir qui passe par une période de transition, laquelle implique des déchirements et des deuils, mais aussi des opportunités et des occasions à saisir, comme c’est aujourd’hui le cas dans bien des domaines d’activités de nos sociétés. Un avenir d’innovations, mais qui ne consistera pas seulement à mieux faire ce que nous faisons actuellement, mais plutôt à faire autrement. Des innovations de rupture, qui nous amèneront ailleurs ; sinon, nous resterons sur la touche.

Dans cette perspective, je ne vois vraiment pas quel avenir ou quelle fierté il y aurait à s’obstiner à vouloir être la ville (ou la région) qui verra fermer la dernière usine fabriquant du papier pour les circulaires du Publisac.

Gérald Tremblay

Alma