De porteurs d’eau à porteurs de phosphate

OPINION / Les partisans d’Arianne Phosphate affirment avoir réussi à convaincre une majorité de Saguenéens de la nécessité de construire un troisième port en eau profonde sur le Fjord afin d’entreprendre une exploitation minière intensive. Ils s’appuient notamment sur une pétition en faveur de trois grands projets industriels dans la région, laquelle a recueilli quelque 10 000 signataires.

Cependant, pour obtenir un véritable feu vert, il aurait fallu mener un sondage en bonne et due forme, où tout un chacun se serait prononcé en toute liberté. Je pense que le résultat aurait alors été plus serré concernant le troisième port.

Et si la même consultation publique avait été menée à l’échelle de la province, j’ai l’impression que la balance aurait penché en faveur de la préservation à l’intégrité de ce fjord, dont nous partageons la propriété... avec l’ensemble des Québécois.

Rappelons-nous la réaction de la population lors du déluge du Saguenay en 1996 : les dons sont venus de partout en province pour la reconstruction et l’amélioration des infrastructures de la région. Cette générosité exprimait un fort sentiment de solidarité et d’appartenance. Or, la plupart de nos concitoyens ignorent que l’on s’apprête ici à défigurer une partie d’un lieu public emblématique afin de favoriser une entreprise privée.

Il existe déjà un terminal maritime en eau profonde à Grande-Anse, à La Baie, qui ne fonctionne qu’à environ 20 % de sa capacité. C’est avant tout par souci de rentabilité qu’Arianne Phosphate veut en construire un autre près du lac à Paul, sur la rive nord du Saguenay, où se trouve sa mine à ciel ouvert. Le transport ferroviaire serait pourtant une option beaucoup plus acceptable.

Savoir qu’une partie du fjord sera sacrifiée inutilement provoque chez moi un mélange de colère et d’amertume. J’ai déjà moins le goût d’inviter parents et amis dans ce coin de pays où j’avais choisi de m’installer, en croyant que ses attraits naturels les plus importants étaient protégés. Les retombées économiques que font miroiter les magnats du phosphate me semblent aléatoires et dérisoires en regard des inconvénients subis. Certains ménages en tireront profit, mais le bilan se soldera inévitablement par un appauvrissement de notre milieu de vie.

Je soulève en passant la difficulté que connaîtra Arianne Phosphate dans le recrutement de ses travailleurs — évalués à un millier — étant donné la pénurie de main-d’œuvre constatée en région. Surtout que plusieurs autres projets industriels verront le jour dans le même temps. La compagnie ira-t-elle courtiser les jeunes qui sont encore aux études, au risque d’accroître encore le taux de décrochage scolaire ?

Nous ne possédons pas le fjord le plus spectaculaire qui soit sur la planète, mais il séduit tous ceux qui ont la chance de le visiter. Sécuritaire et relativement facile d’accès, il possède un potentiel récréotouristique considérable. Il s’agit d’une ressource renouvelable qui s’inscrit parfaitement dans un objectif de développement durable. Cette chose dont les gens d’affaires aiment bien parler et se réclamer, tout en agissant le plus souvent dans le sens contraire.

Chaque année, des milliers de vacanciers en provenance du monde entier se pressent sur les deux rives du Parc national du Fjord-du-Saguenay pour y pratiquer des activités de plein air. Leur degré de satisfaction est réputé très élevé. Nombreux sont les visiteurs prêts à débourser une jolie somme pour faire un petit tour de navette sur la rivière. Par beau temps, on ne se lasse pas d’admirer ses falaises et, en conservant une distance respectueuse, les mammifères marins qui affleurent parfois à sa surface. Ces créatures dont l’existence est de plus en plus menacée par l’accroissement du trafic maritime lourd.

Je crains que la présence d’une nouvelle construction massive (25 mètres de haut par 280 mètres de large) près de Sainte-Rose-du-Nord, à proximité du Parc, n’ait un effet dissuasif sur sa fréquentation. Même si la muraille de béton n’apparaît pas dans le champ de vision des visiteurs, l’effet « éteignoir » se fera sentir auprès d’une clientèle bien informée et sensible aux enjeux environnementaux.

À ce propos, beaucoup de gens seraient également déçus d’apprendre que le Saguenay-Lac-Saint-Jean tarde tant à récupérer ses matières organiques, les bacs bruns ayant depuis longtemps prouvé leur efficacité presque partout ailleurs dans la Belle Province. En outre, l’importance du déversement de nos égouts non traités dans ce même Saguenay a de quoi soulever l’indignation. Où est donc passée la fierté légendaire des « Bleuets » ?

Devenir des pourvoyeurs de phosphate destiné à l’industrie des engrais chimiques n’a rien de glorieux à une époque où, pour contrer l’appauvrissement des terres arables, la tendance est plutôt à l’agriculture biologique. Alors que la planète multiplie les signaux de détresse, nous savons tous qu’il est urgent d’opérer un changement radical dans nos habitudes de consommation. Cela suppose de revoir également notre modèle de développement économique fondé sur la croissance continue.

Notre région a déjà beaucoup sacrifié au développement industriel fondé sur l’extraction et l’exportation des ressources naturelles. S’il faut encore en rajouter une couche avec le phosphate, qu’on nous épargne au moins l’odieux d’un troisième terminal maritime en plein cœur du Fjord. Il n’est peut-être pas trop tard pour éviter ce gâchis.

Clément Fontaine

La Baie