«Le tsunami que représente l’arrivée des géants du numérique dans notre écosystème médiatique nécessite aujourd’hui une réponse musclée des pouvoirs législatifs, et les attentes pèsent lourd sur les épaules de la ministre» [Nathalie Roy], écrit la députée de Taschereau Catherine Dorion.

Crise des médias et incohérences de la ministre Nathalie Roy

POINT DE VUE / Il y a une dizaine de jours, la ministre de la Culture et des Communications du Québec publiait dans les médias une lettre pour faire état du travail accompli depuis sa nomination. Son besoin de se livrer à l’exercice à ce moment-ci de son «règne» découle peut-être des nombreux doutes émis publiquement depuis son entrée en fonction.

Le tsunami que représente l’arrivée des géants du numérique dans notre écosystème médiatique nécessite aujourd’hui une réponse musclée des pouvoirs législatifs, et les attentes pèsent lourd sur les épaules de la ministre.

Rappelons que les GAFAM (les Google-Apple-Facebook-Amazon-Microsoft de ce monde) ont siphonné, depuis les années 2000, une part gargantuesque des revenus publicitaires qui allaient jadis à nos entreprises médiatiques. Les médias québécois sont à sec, mettent des professionnels à pied ou ferment leurs portes. On peut se demander si nos gouvernements auraient pris autant de temps à réagir si c’était des fabricants d’avions qui étaient menacés de faillite.

Il ne s’agit pas que de jobs menacées. Il s’agit de la qualité de la conversation collective d’un peuple. La pression financière inédite à laquelle sont soumis nos médias a obligé ceux-ci à faire des choix qui ont nui à leur qualité. Moins d’argent, c’est moins de reporters sur le terrain, moins de professionnels pour faire de la recherche approfondie, pour vérifier les sources. 

Afin de pallier ce manque et pour remplir les temps d’antenne et les pages de journaux, les médias ont mis de l’avant une pléthore de faiseurs d’opinion rapide. Une formule peu coûteuse qui rapporte en clics et en cotes d’écoute. Si la qualité de l’information s’en trouve diminuée, c’est aussi la confiance des citoyens envers leurs médias qui est amochée. Moins d’enquêtes fouillées et nuancées, plus d’idées fast-food. 

Si nous laissons cette tendance s’amplifier, à qui pourrons-nous faire confiance pour héberger cette conversation publique qui a tant d’impact sur nos vies? Aux médias étrangers? Aux plateformes de contenu comme Facebook, qui relaient le meilleur comme le pire? C’est là-dessus que j’ai questionné en chambre la ministre la veille de la publication de sa lettre. Quelle est sa vision face à cette crise majeure? Je n’ai obtenu comme réponse que des lieux communs et des attaques personnelles.

En lisant sa lettre, j’ai eu espoir d’y trouver des réponses réfléchies. 

D’abord, la ministre écrit que le Québec devrait avoir pleine compétence sur les télécommunications et la radiodiffusion (aujourd’hui dans le camp d’Ottawa). Idée magistrale, d’autant plus qu’Ottawa est dans l’à-plat-­ventrisme complet devant les GAFAM depuis le début. Mais si telle est la volonté de la ministre, pourquoi m’a-t-elle répondu en chambre qu’Internet était dans la cour du fédéral et qu’elle ne pouvait rien y faire? Pourquoi la CAQ a-t-elle voté contre une motion qui suggérait que Québec perçoive lui-même sur les GAFAM l’équivalent de la TPS qu’Ottawa refuse de percevoir? L’incohérence est profonde. 

Ensuite, elle écrit que son gouvernement proposera des mesures concrètes aux défis de l’ère numérique. De l’argent pour nos médias, donc. Mais d’où viendra cet argent? 

La ministre a suggéré en février, en réponse à une autre de mes questions, qu’on impose le chiffre d’affaires de Netflix au Québec. C’était une ouverture majeure et enthousiasmante. Pourtant, cette semaine, le ministre des Finances a affirmé qu’il était impossible d’imposer les géants numériques étrangers sans le faire en même temps que tout l’OCDE et le G20. Ce qui est faux : la France vient de décider d’imposer Google et autres géants sur leur chiffre d’affaires dans ce pays, et va récolter des centaines de millions d’euros. Elle n’a pas attendu l’OCDE ni même l’Union européenne et demande aujourd’hui au reste du monde de suivre son exemple. 

Il faut conclure que, comme Ottawa, c’est avec l’argent des seuls contribuables québécois que Québec mettra l’épaule à la roue. Le plan de sauvetage d’Ottawa est très insuffisant : 595 millions $ pour toute l’industrie, quand on sait que du côté des journaux imprimés seulement, on a perdu plus de 1,3 milliard $ depuis 2005 et que ça continue. Le Québec ajoutera un petit montant au respirateur artificiel. Dans quel état cela permettra-t-il aux médias de vivoter? Veut-on des médias québécois qui survivent aux soins intensifs, avec tous les maux pour la santé de notre conversation collective décrits plus haut?

La discussion qu’entretient un peuple avec lui-même à travers ses médias est un bien public extrêmement important. Nous sommes tous victimes de sa mauvaise santé. La CAQ aura-t-elle le courage d’exiger que les géants du numérique paient leur part, eux qui sont à l’origine de la crise et qui font aujourd’hui des millions chez nous?

C’est l’essentiel de l’information que j’essaie d’obtenir de la ministre depuis des mois. En période de questions, cette dernière répond souvent, sans plus de précisions : «Nous agissons». C’est ce qu’elle dit aussi dans sa lettre au Devoir. Mais ses réponses sont si incohérentes avec son gouvernement qu’on en vient à se demander si ce n’est pas que du vent pour gagner du temps. «Oui, oui, je vais le faire», disait ce coloc qui ne faisait jamais la vaisselle, quand on lui tombait sur la poire. Une semaine plus tard, la vaisselle était toujours là...