Comment (encore) gagner du temps

OPINION / Cette lettre ouverte se veut une réponse aux récents propos du Conseil de l’industrie forestière, d’élus et de leaders syndicaux parus dans Le Quotidien, qui soutiennent tous qu’il est trop tôt pour protéger le caribou forestier.

Cette stratégie a été utilisée par les climatosceptiques – et avant eux les industries du plomb, de l’amiante et du tabac – pour protéger leurs intérêts, et c’est maintenant au tour de certains acteurs de l’industrie forestière de jouer le jeu. Elle porte même un nom : « manufactured uncertainty » (incertitude fabriquée). Une étude scientifique ontarienne publiée récemment s’est d’ailleurs penchée sur l’utilisation de cette stratégie dans le dossier du caribou forestier.

Quand le PDG du Conseil de l’industrie forestière soutient « qu’il y a des endroits où il y a une croissance du nombre de caribous, alors qu’il y a de l’activité forestière », cela a pour effet de semer le doute dans l’objectif de retarder les mesures pour protéger cette espèce en péril. Des dizaines d’articles scientifiques ont été publiés sur le sujet, faisant le lien entre l’activité forestière et le déclin du caribou. Un collectif de 25 scientifiques spécialistes avait d’ailleurs mis en garde la population contre ce type de raccourci dans une lettre ouverte publiée en 2014.

La même réflexion vaut quand un groupe syndical lance une pétition pour demander un moratoire sur les mesures de protection du caribou, arguant que les études sont « non concluantes sur l’origine du déclin de certaines populations de l’espèce ». Le gouvernement fédéral a mené un immense exercice scientifique, entre 2008 et 2011, pour recenser les études sur cette espèce à travers le pays. Cette méta-analyse a conclu que lorsqu’un territoire d’une population de caribou est perturbé à 35 %, les chances de survie à long terme se situent autour de 60 %. Il s’agit d’une moyenne, bien sûr, mais cela démontre de manière « concluante » qu’une exploitation forestière trop étendue voue le caribou forestier à la disparition. Le sort de la population des caribous de Val-d’Or en témoigne. Le seuil de 35 % représente donc le strict minimum pour favoriser le maintien du caribou.

L’autre partie de la stratégie vise à exagérer les coûts pour régler le problème. L’Institut économique de Montréal (IEDM) s’est fait le champion du discours catastrophiste en calculant les pertes d’emplois et les coûts supposés pour sauver chaque caribou. « Une application stricte des exigences fédérales pourrait entraîner la disparition de milliers d’emplois et des pertes économiques de centaines de millions de dollars chaque année », déclarait l’IEDM par voie de communiqué, il y a quelques mois.

On soutient que pour un million de mètres cubes de bois récolté, il y a 3000 emplois forestiers associés, et que si l’on soustrait cette quantité de « possibilité forestière » pour protéger le caribou, on perdrait donc 3000 emplois. Pourtant, à l’échelle du Québec, la totalité de la possibilité forestière n’est pas récoltée chaque année. Une baisse de possibilité forestière n’entraîne donc pas automatiquement une baisse du bois récolté ni de pertes d’emplois. Un simple ratio emplois : récolte forestière à l’échelle du Québec et de toutes les essences est par ailleurs réducteur. En effet, plusieurs autres facteurs sont à considérer dans l’équation (évolution de la technologie, pénurie de la main-d’œuvre, rentabilité des opérations, etc.)

Il y a donc une marge de manœuvre pour protéger le caribou forestier à l’échelle québécoise sans déclencher la catastrophe promise par les « caribou-sceptiques ». Il existe d’ailleurs des exemples au Québec où des plans de protection pour le caribou ont été mis en place tout en maintenant les emplois.

Nous sommes tous sensibles à l’importance de la foresterie pour les communautés régionales du Québec. Nous pensons qu’un équilibre est possible, mais que la balance penche présentement vers une foresterie qui vise à répondre aux besoins économiques avant ceux des Premières Nations, des communautés et des organismes vivants qui dépendent de la forêt boréale.

Dans les dernières décennies, de nombreux appels à l’action ont été lancés par les communautés autochtones, survivant depuis des millénaires sur ces territoires grâce à leur étroite relation avec le caribou. La perte de sécurité alimentaire et de forêts primaires demeure un cri d’alerte à ne pas négliger de la part de nations dépendantes de ce fragile équilibre, et dont la culture, la langue et les droits ancestraux sont liés directement au caribou.

Les discours qui visent à discréditer les études scientifiques pour répondre à des intérêts économiques sont dépassés en 2019. Nous faisons face à une crise mondiale concernant la perte de biodiversité. Nous appelons les intervenants dans ce dossier à reconnaître l’urgence d’agir – comme nous le faisons présentement pour les changements climatiques – et à travailler ensemble pour mettre en œuvre des solutions respectueuses des communautés forestières, des Premières Nations et des espèces menacées.

Pier-Olivier Boudreault

SNAP Québec

Julee Boan

Auteure principale de l’étude « From Climate to Caribou : How Manufactured Uncertainty is Affecting Wildlife Management »

Henri Jacob

Action Boréale

Louis Bélanger

Nature Québec

Mélissa Mollen-Dupuis

Fondation David Suzuki

Olivier Kolmel

Greenpeace Canada