Clément Martel

Clément, mon ami, mon frère

L’auteur de ce témoignage est Aurélien Boivin, Ph. D., professeur émérite en littérature québécoise à l’Université Laval.

OPINION / Je le croyais aussi entêté que le roseau de la fable de Lafontaine : je savais qu’il pouvait plier à l’occasion, mais se rompre... C’était sans compter sans doute sur la fatalité. Clément, l’homme à tout faire, le tenace, le déterminé, a décidé de nous fausser compagnie et d’aller poursuivre sa route ailleurs. Peut-être le Grand Maître avait-il un urgent besoin, à une époque de pénurie de main-d’œuvre comme nous la connaissons, d’un correcteur de talent doué d’une maîtrise exceptionnelle de toutes les subtilités de la langue française, les grandes comme les petites. Mais peut-être avait-il aussi à compléter quelques équipes d’experts en bridge, dont Clément était un passionné, ou encore manquait-il de bénévoles de son calibre pour œuvrer dans l’au-delà. Allez savoir ! Mais je vous le dis : Clément nous manquera, Clément me manquera, car il était unique et combien important pour nous tous et toutes.

Je connais Clément depuis septembre 1957 alors que, comme moi, il quittait sa famille pour devenir pensionnaire au Petit Séminaire de Chicoutimi, lui en éléments latins C, moi en éléments latins A. Il s’est vite fait remarquer par quelques exploits, non pas sportifs, car je n’ai pas souvenance qu’il ait pratiqué des sports tels le hockey, le baseball, voire la course, mais des exploits littéraires, particulièrement en poésie, qu’il taquinait déjà. (...)

En septembre 1965, le pensionnat derrière nous, nous nous sommes retrouvés tous les deux à la Faculté des lettres, où Clément s’est découvert une nouvelle passion : la linguistique. Il était un étudiant assidu, attentif, très habile, non sur ses patins, mais le crayon à la main, pour suivre le débit, pourtant rapide, de certains professeurs. Son cahier de notes faisait des envieux, au point que les étudiants et étudiantes qui avaient manqué un cours se hâtaient de lui emprunter, car le cours y était presque reproduit en entier, dans une écriture soignée et… sans faute, est-il besoin de vous le préciser. Il a été un étudiant modèle pour certains professeurs linguistes pour lesquels il deviendra un assistant recherché, en particulier le bon vieux Georges Straka, qui l’a initié aux travaux de Von Warburg et de l’étymologie de la langue française. Il a été impressionné aussi par ceux de Gaston Dulong, l’auteur du Dictionnaire correctif du français au Canada et du Dictionnaire des canadianismes. Il s’est alors lié d’amitié avec de futurs linguistes de grande renommée, tels Marcel Juneau et Lionel Boisvert, auxquels se joindra Claude Poirier, pour lancer le projet du Trésor de la langue française au Québec.

En 1968, sa licence ès lettres en poche, il est retourné dans son patelin pour entreprendre une longue carrière dans l’enseignement, d’abord comme professeur de littérature, puis comme registraire, travail qu’il a souvent effectué sans les secours de l’ordinateur, puis de directeur général, où il a fait sa marque à titre de leader. D’autres sont mieux placés que moi pour faire le bilan de cette belle et riche carrière.

Tout en assumant ses fonctions dont il me parlait souvent, il a mené plusieurs actions dans divers organismes, toujours comme bénévole, sans jamais compter ses heures. Ses amis du club de bridge se souviendront du temps qu’il a consacré, avec sa conjointe Lucienne, aux planches du duplicata. Les membres du CA de la Fondation du cégep de même que ceux de la Fondation internationale des cultures à partager ont certes perdu une figure de proue. Et dans combien d’autres organismes, associations, sociétés, corporations ne s’est-il pas impliqué pour apporter son aide et son savoir ? Je suis sûr : tous ces gens avec qui il a œuvré le regretteront, eux qui sont souvent devenus des ami-e-s…

Il a encore été, pour les écrivains et écrivaines, une aide précieuse, Ne s’est-il pas penché avec attention, et non sans respect, sur un lot de manuscrits que son ami éditeur Jean-Claude Larouche lui remettait avec une date de retour souvent inscrite pour la vielle ou avant-hier ? Pour avoir parfois consulté avec lui le suivi des corrections, je puis certifier qu’il s’est toujours fait un devoir d’accomplir un travail de grande qualité, propre à améliorer à la fois l’écriture des textes qui lui étaient soumis, voire aussi la structure, déplaçant tantôt un paragraphe, en supprimant tantôt un autre pour faciliter la lecture et la rendre ainsi plus agréable... Certes, ils ne sont pas rares les écrivains et écrivaines des Éditions JCL qui ont eu recours à ses services, qui ont apprécié ses remarques. Eux aussi le regretteront…

S’il était un travailleur infatigable, un maître en informatique et au bridge, il était aussi un bon vivant, un amateur de vin, de bonnes bouffes et de sudoku, un fan de Brassens, dont il pouvait chanter une bonne partie du répertoire, un jardinier envié et bien plus encore. Il était généreux de sa personne, aimait discuter, tout en défendant ses opinions, auxquelles il tenait, il faut le rappeler, même si, parfois, il ne manquait pas d’exagérer avec des jugements en l’emporte-pièce. On l’aimait ainsi. Et Le Quotidien aussi qui a accepté de publier plusieurs de ses lettres dans lesquelles il pouvait pourfendre avec la richesse de ses mots des interlocuteurs. Son talent était immense. D’aucuns le comparaient à un véritable Pic de la Mirandole : grand humaniste, Clément pouvait se transformer tantôt en philosophie, en astrologue, en linguiste, en philologue, en politicologue, et autres mots en « ogue », voire en théologien pour pourfendre tantôt l’Église et ses représentants, contester les dogmes, pester contre les émissions insanes de la télévision. Il avait réponse à tout ou presque… Il faut dire qu’il était bien renseigné à propos de l’actualité, de la politique et des problèmes qui touchent l’humanité et le monde actuel. Certains et certaines se rappelleront de discussions passionnées et passionnantes qui s’étendaient jusqu’aux petites heures du matin, à certaines occasions. Eux aussi le regretteront.