Chambre d’écho et dénialisme

OPINION / L'auteur de cette lettre d'opinion est le biologiste Martin-Hugues St-Laurent, professeur titulaire en écologie animale à l'Université du Québec à Rimouski (UQAR), chercheur sur le caribou depuis 2007 et membre du Centre d'étude de la forêt.

Je suis biologiste, spécialisé en écologie animale. Je dirige un programme de recherche centré sur le caribou (forestier et de la Gaspésie) depuis 11 ans. Comme tout le monde, j’ai plusieurs opinions, mais je consulte un spécialiste quand j’en ai besoin (par exemple, un médecin pour la santé de mes enfants). J’évite de m’improviser expert des dossiers que je ne maîtrise pas et cherche à m’informer auprès de sources fiables. Voilà pourquoi je suis choqué par le débat qui fait rage autour du caribou depuis quelques années. À mon avis, ce débat est enraciné dans deux concepts : le dénialisme et la chambre d’écho. J’offre ici les définitions acceptées avant de les relier au dossier caribou.

Dénialisme : « En psychologie, le dénialisme est le choix de nier la réalité comme un moyen d’éviter une vérité psychologiquement inconfortable. En sciences, le dénialisme est le rejet des faits indiscutables et bien soutenus par le consensus scientifique. »

Chambre d’écho : « En communication, une chambre d’écho est une situation dans laquelle l’information, les idées ou les croyances sont renforcées par la communication et la répétition. Dans une chambre d’écho, les sources ne sont pas remises en question et les points de vue opposés sont censurés ou sous-représentés. »

Au cours des 20 dernières années, le caribou est devenu l’une des espèces les plus étudiées au pays. De très nombreux travaux de recherche ont montré que la coupe forestière favorisait une régénération favorable à l’orignal et au cerf de Virginie, deux proies dont l’abondance augmente localement, au bénéfice des prédateurs (le loup au nord du fleuve et le coyote au sud). Les parterres de coupes se régénèrent en essences favorables à l’ours noir. Cette augmentation d’abondance des ressources alimentaires supporte une croissance des populations de prédateurs des caribous adultes (loup, coyote) et des faons (coyote, ours). La densification du réseau de chemins forestiers rend les déplacements des prédateurs et leur comportement de chasse plus efficaces. S’ensuit une pression de prédation plus élevée sur le caribou ; les naissances ne suffisent plus à contrebalancer les mortalités et les populations diminuent jusqu’à s’éteindre localement. Voilà ce que montre la science actuellement sur le caribou sur le lien aménagement forestier – caribou. Plusieurs travaux se sont concentrés sur d’autres causes (changements climatiques, parasites, maladies, nutrition), mais l’aménagement du territoire est le facteur le plus important. Chaque phrase du présent paragraphe est supportée par plusieurs articles scientifiques publiés dans des journaux internationaux et révisés par les meilleurs experts du domaine, bon nombre de maîtrises et doctorats, réalisés au Québec comme ailleurs au Canada. Ces connaissances sont considérées comme des faits établis, bien soutenues par le consensus scientifique.

Malheureusement, ne pas croire les scientifiques spécialisés semble maintenant la norme. Des exemples génériques (vaccination, changements climatiques) jalonnent cette triste route où la ligne argumentaire simple vers une vérité alternative est plus attrayante que le chemin complexe vers des évidences scientifiques. Ainsi, dire que la directive fédérale (seuil de 35 % de perturbation) n’est pas scientifiquement fondée ou que les populations de caribous ont doublé, puis répéter ces fausses affirmations (le principe même de la chambre d’écho) n’en font pas des vérités pour autant. Ces informations doivent avant tout passer le test de la vérification des faits par des experts du domaine. À l’ère des médias sociaux, nous sommes tous trop souvent isolés dans des chambres d’écho et confrontés à des opinions qui diffèrent peu des nôtres (merci Facebook !). Bien qu’il soit normal d’être déstabilisé par des positions qui heurtent nos opinions, cela n’en est pas moins important.

Légitimer une position en s’associant à des scientifiques qui ne sont pas experts d’un domaine n’aide en rien le débat. À cet effet, au dernier congrès de l’Association forestière régionale, le biologiste Jacques Prescott a partagé ses doutes quant au déclin du caribou. Celui qui a connu une grande carrière avant de se joindre à la Chaire en éco-conseil de l’UQAC mettait en doute notre compréhension des liens entre le déclin du caribou et l’aménagement du territoire. En prenant pour exemple l’extinction des caribous dans le nord-est américain et l’efficacité mitigée du programme de contrôle des prédateurs en Gaspésie, ce scientifique sous-entendait que les causes de déclin se résumaient aux changements climatiques, une affirmation non fondée (ou à tout le moins fortement exagérée). À ma connaissance, M. Prescott n’a pas mené de travaux de recherche sur le caribou ni publié sur le sujet dans des journaux scientifiques ; il n’est donc pas un expert reconnu du sujet. Nous sommes pourtant quelques chercheurs spécialisés sur le caribou qui auraient pu présenter un état de situation, identifier les consensus et les (rares) lacunes dans le corpus de connaissances, puis répondre aux questions. À mon avis, M. Prescott a davantage présenté son opinion à ce colloque, et si ses propos ont bien été rapportés, cette opinion m’apparaît très éloignée des évidences scientifiques qui font consensus au sein de la communauté d’experts du caribou. Cependant, force est d’admettre que de tels propos permettent de renforcer cette chambre d’écho dans laquelle plusieurs élus, industriels et citoyens se confortent en remettant en cause les nombreuses études sur le sujet ou en écartant les points de vue opposés à leur position.