Banquettes et juke-box

OPINIONS / La semaine dernière, en prenant notre marche sur la rue Racine avec mon conjoint pendant que notre fils de neuf ans assistait à son cours de guitare, nous nous sommes dit qu'il faudrait qu'on aille souper Chez Georges avec lui un soir.
Cette réflexion est sortie spontanément après avoir aperçu devant la vitrine, le chef cuisinier avec son long chapeau tourner les poulets à travers les flammes. Notre fils serait sûrement impressionné de voir la vitrine et à l'intérieur, ce décor atypique avec toutes ces photos noir et blanc, les banquettes vintage et les juke-box. Lors de ma première année de baccalauréat à Montréal, ma soeur qui y était établie depuis une dizaine d'années avait tenu à m'emmener déjeuner dès la première semaine chez Ben's, rue de Maisonneuve. Véritable institution commerciale marquée par la venue de plusieurs célébrités, ce restaurant avait gardé son cachet des années 50. Ma soeur m'a aussi fait découvrir l'épicerie fine Gariépy & fils, rue Dandurand dans la partie sud-est de l'île, les comptoirs de bagels chauds sur la rue Saint-Louis et le Bilboquet, rue Bernard. Ces commerces typiques contribuaient à la personnalité et l'animation dynamique de Montréal et me permettaient d'aborder la ville avec plus de chaleur. Voilà pour l'aspect personnel.
Sur le plan professionnel comme urbaniste, l'apport des bâtiments patrimoniaux est largement reconnu dans la profession comme étant contributif à l'identité de la ville, à sa personnalisation, à l'animation et la qualité des milieux de vie. Sur une artère commerciale de centre-ville, la continuité et la diversité commerciale, les vitrines dynamiques et interactives, les enseignes attirantes, la qualité architecturale des bâtiments et les aménagements d'espaces publics sont le gage d'une rue vitalisée. Par ailleurs, les valeurs esthétiques, sociales (la rue, les piétons, les cafés, les petits commerces), patrimoniales et culturelles (mobilité active, arts et spectacles, animation, etc.) sont parmi les meilleurs éléments pour distinguer les vieux centres-villes des boulevards commerciaux plus récents. Le restaurant Chez Georges avec sa vitrine, sa terrasse, son histoire et sa gigantesque enseigne sortie des années 60 joue assurément son rôle dans l'animation et l'identité de la rue Racine.
En matière de réglementation, il existe des outils pour favoriser la mise en valeur esthétique et patrimoniale sur une artère commerciale et pour mettre en lumière les particularités historiques et architecturales du milieu. Mais au-delà de la réglementation, un commerçant est avant tout une personne en affaires. Si les profits ne sont pas au rendez-vous, il n'y a plus de commerce. Le restaurant Ben's à Montréal a fermé ses portes en 2006 à la suite d'un conflit de travail. En 2008, l'organisme Héritage Montréal voué à la protection du patrimoine avait placé l'édifice dans la catégorie « Sites emblématiques menacés ». À la fin de l'année 2008, l'édifice de style Stream Line a été détruit pour céder la place à un projet d'hôtel. Pour ce qui concerne le Bilboquet, celui-ci a conservé son cachet et son aspect convivial sur la rue Bernard et des franchises semblent assurer une pérennité au commerce. Si nous revenons au restaurant Chez Georges sur la rue Racine, n'ayant pas de boule de cristal quant à l'avenir, je vais me dépêcher d'aller souper avec mon conjoint et mon fils en réservant une table dans la « vieille » partie des banquettes avec juke-box.
Julie Simard
Saguenay