« Lundi, j'ai démissionné »

OPINION / Après sept ans de service pour le Centre de santé et de services sociaux de Jonquière, j’ai pris la décision de quitter mes fonctions à titre de travailleuse sociale et d’éducatrice spécialisée. Lundi, j’ai démissionné.

La restructuration des services ainsi que les coupures budgétaires ne me permettent plus d’exercer ma profession de travailleuse sociale dans le respect des obligations de mon ordre professionnel ni dans celui du meilleur intérêt des personnes sollicitant des services psychosociaux. Le climat délétère qui prévaut depuis la réforme du ministre de la Santé et des Services sociaux s’oppose aux valeurs fondamentales d’excellence, de bienveillance et de collaboration de notre établissement, qui sont aussi les miennes, et à leur application effective. 

En effet, comment atteindre l’excellence dans un contexte de compression des ressources humaines et matérielles ? Comment la bienveillance peut-elle s’exprimer lorsque la performance, évaluée à l’aune de la méthode Lean, est quantitative plutôt que qualitative et humaniste ? Comment collaborer alors que les équipes sont constamment en mutation, qu’on ne peut prévoir ce qui arrivera demain et qu’une part importante de nos collègues travailleuses sociales, psychologues, éducatrices spécialisées, infirmières, médecins, gestionnaires, préposées aux bénéficiaires, qu’ils soient hommes ou femmes, sont en épuisement ?

Devant ces constats, je ne trouve plus de sens à mon engagement dans les services publics qui me sont pourtant si chers. Je quitte à regret de nombreuses personnes dont l’intégrité et le dévouement sont exemplaires. Je ne suis plus l’employée numéro J7625 et c’est à travers d’autres fonctions que j’aurai le plaisir de retrouver plusieurs de ces excellents collègues que je quitte aujourd’hui et qui ont su m’appuyer tout au long de mon parcours au CSSS. Toutefois, les liens qui unissent la mégastructure qu’est le CIUSSS à ses partenaires sont fragiles et sensibles. Ils doivent d’abord servir les individus et les communautés qui sont au centre de notre engagement social. Mais combien de temps ces travailleuses sociales, les psychologues et autres professionnelles tiendront-elles le coup ? La plaie est béante. Le besoin d’entendre et de comprendre les réalités des travailleurs et des travailleuses du réseau de la santé et des services sociaux est urgent sans quoi l’hémorragie ne sera que plus grande. 

Ariane Rousseau-Dupont

Travailleuse sociale et éducatrice spécialisée au CSSS de Jonquière (désormais CIUSSS du Saguenay-Lac-Saint-Jean)