Parce que ça se passe

CHRONIQUE / Sitelle. Emmanuelle. Katia. Les deux premières ont 13 ans, l’autre 17 ans. Elles ont organisé la grève pour le climat à l’École secondaire des Grandes-Marées (ESGM) de La Baie, le 15 mars dernier. Parce qu’elles s’inquiètent chaque jour de l’avenir et qu’elles ont peur. Ce sont leurs mots, pas les miens : peur, changement, apocalypse, urgence, conséquence, futur.

Malgré leurs démarches auprès de la direction de l’ESGM, une école certifiée équitable, elles n’ont pas reçu son appui. On a plutôt averti élèves, professeurs et parents des conséquences d’une participation à la marche considérée illégale. Finalement, environ 150 jeunes ont manifesté pour le climat. Le trio est affirmatif : outre la réaction des parents, les jeunes avaient peur qu’on leur colle un zéro aux examens, comme le menaçait la direction. Même les jeunes du programme Citoyenneté responsable ont peu participé, pour les mêmes raisons. Faisons l’hypothèse que le programme aborde peu (ou pas) le déséquilibre des forces économiques et politiques en présence et face auxquelles les actes individuels responsables ont leur limite. Malgré tout, les trois étudiantes retirent beaucoup de cette marche : fierté, énergie, solidarité et accomplissement. Sitelle a rencontré des jeunes qu’elle ne connaissait pas et qui partagent ses inquiétudes. Elles sont contentes que le conseiller Raynald Simard ait marché avec le groupe. On sent toute l’importance du lien social dans leurs propos : nous avons rencontré du monde, partagé nos inquiétudes, nous ne sommes pas seules.

Le 15 mars, les trois amies étaient en phase avec le reste de la planète puisque le mouvement est mondial. Mais les changements climatiques se vivent au niveau local, dans les municipalités, dans nos vies. Elles se présentent donc le 1er avril au conseil municipal de Saguenay. Voici leurs commentaires en vrac : c’est drôle un conseil municipal ; c’est long, mais il y a des bouts intéressants ; on comprend mieux la politique ; on dirait que le 5 minutes n’est pas le même pour tout le monde ; un conseil n’est pas la meilleure façon de discuter. Pourquoi y aller pour se faire entendre alors qu’ils se parlent entre eux autres ? Pourquoi ils discutent après l’adoption d’une résolution, ce serait mieux avant non ? Lucides, vous dites ? Elles ont posé une question précise : « Pourquoi êtes-vous en faveur des grands projets industriels même si tous les scientifiques disent que c’est une mauvaise idée ? » Réponse de Kevin Armstrong : il n’y a pas eu de résolution pour appuyer les projets. Je leur ai demandé pourquoi elles pensent que le conseil appuie les projets. « Parce que ça se passe, parce que les projets se font, le 3e port a eu le feu vert, la mairesse appuie ces projets. Quand tu es contre un projet, tu le dis quand ça se passe. » Elles avaient une autre question : concrètement que faites-vous pour diminuer les gaz à effet de serre ? Le conseiller Simon-Olivier Côté a énuméré une liste de projets municipaux. Katia est dubitative : « Qu’est-ce que ça donne de faire plein de petits projets si on accepte tous ces gros projets ? » Elles n’ont pas senti une grande écoute lors de leur passage au conseil municipal : ils trouvent ça « cute » des jeunes, mais ils ne nous prennent pas au sérieux alors que nous sommes très informées, plus que certains d’entre eux. Emmanuelle rêve de remplir la salle du conseil avec une centaine de jeunes. Oui, il y aura une prochaine fois.

Elles n’arrêteront pas de défendre leur avenir. Une autre journée pour le climat est prévue en septembre et elles prévoient y participer. Souhaitons-leur un accueil favorable de la direction et plus de participation des jeunes. Nous les reverrons aussi au conseil municipal de Saguenay. Les projets industriels sont une incohérence pour elles. Merci de les considérer comme des citoyennes à part entière, sans condescendance. Elles réfléchissent ; elles sont articulées et convaincues que les élus appuient ces projets. Parce que ça se passe.