L'isolement citoyen résulte de ce qui s’apparente à un échec des politiques publiques environnementales et du monopole d’un discours économique.

Bras de fer citoyens

Fin 2012, Véronique Lalande et Louis Duchesne, un jeune couple de Limoilou, sont inquiets pour la santé de leur famille. Une poudre rouge se dépose régulièrement sur le quartier. Commence une démarche citoyenne qui se transformera en bras de fer avec la Ville de Québec, Arrimage de Québec, le port de Québec, le ministère du Développement durable, de l’Environnement, de la Faune et des Parcs (le nom à l’époque) et la santé publique de la Capitale-Nationale. Des gros joueurs.

Le documentaire Bras de fer, réalisé par Jonathan et Jean-Laurence Seaborn, présente des parties de la mobilisation (2012 à 2017). Des morceaux d’une lutte citoyenne qui reflètent un problème majeur présent partout au Québec : l’isolement citoyen. Il résulte de ce qui s’apparente à un échec des politiques publiques environnementales et du monopole d’un discours économique dont les porteurs n’ont même plus à prouver les bienfaits collectifs (qui iraient de soi). Dans ce cas-ci, les institutions publiques n’ont pas répondu avec diligence aux questions légitimes des citoyens alors qu’elles en avaient l’autorité et la responsabilité : la poudre rouge est-elle toxique ? Que contient-elle ? D’où provient-elle ? Quelles sont ses conséquences sur la santé ? Comment en arrêter la propagation ?

Les gouvernements québécois ont adopté, au fil des ans, plusieurs lois pour protéger la qualité de l’environnement et la santé des populations. Ils ont mis en place des institutions pour en soutenir l’application. Nous payons des impôts pour qu’elles remplissent leur mandat. Pourtant, ce sont Véronique et Louis qui ont ramassé la petite poudre, payé les analyses chimiques et forcé les autorités à identifier la source de pollution. Ils n’ont pas compté les heures, ils ont eu de la pression. Après quelques stratégies connues et usées pour leur enlever toute crédibilité, après avoir expliqué avec paternalisme qu’ils n’étaient pas des scientifiques, mais « juste des citoyens », les autorités ont dû admettre que la poudre est toxique : oxyde de fer, nickel, zinc, cuivre, arsenic et autres métaux lourds. De plus, elle provient bel et bien d’Arrimage du Saint-Laurent, un transbordeur de nickel localisé au port de Québec. Bref, le couple avait raison sur toute la ligne.

Le déséquilibre des pouvoirs explose l’écran. Tout le monde défend sans compromis le développement économique. Les élus aussi, ce qui pose un énorme problème. On s’attend à ce que l’administration du port de Québec défende ses retombées. Aucune surprise d’entendre le propriétaire d’Arrimage Québec justifier sa crédibilité et son approche de développement durable (oui, on rigole aussi dans ce documentaire). Mais comment expliquer que les élus défendent l’économie envers et contre tout ? Envers et contre les inquiétudes légitimes de la population ? Que peuvent faire des citoyens si leurs élus municipaux et provinciaux défendent le privé contre eux ? Leur premier rôle est d’assurer la qualité de vie de la population. Ils doivent produire des données fiables pour appuyer leurs décisions. On doit pouvoir leur faire confiance. Le principe de précaution s’applique lorsqu’il y a des risques pour la santé. Il faut agir rapidement lorsque les preuves sont incontestables. Il faut appliquer les lois ! Des membres du Comité de citoyens pour un Vaudreuil durable étaient présents lors de la projection à la salle Le Câvo le 27 juin dernier. Les réactions étaient nombreuses, car le parallèle est évident : même stratégie, même discours, même déséquilibre, même isolement.

Le couple a finalement déménagé parce que rien n’a changé. La poudre toxique est encore là. Ils poursuivent les deux recours collectifs contre le port de Québec et Arrimage Québec, par respect pour tous les gens impliqués. Ce documentaire montre la force de l’expertise citoyenne et de l’«empowerment» collectif. Il en montre aussi les limites : les élus et les institutions publiques ne remplissent pas leur mandat. À la veille de l’élection provinciale, il est bon de le rappeler : Limoilou est loin d’être un cas isolé.