Braoul et Lily Fleur discutent avec un résident.
Braoul et Lily Fleur discutent avec un résident.

À vous, au CHSLD de La Colline

OPINIONS / La dernière fois que nous sommes allés vous visiter au CHSLD de La Colline, tout était normal. Avant tout ça.

Avant.

Ce matin-là, nous avons fait nos visites habituelles. Comme nous le faisons chaque semaine depuis déjà 10 ans à cet endroit.

Je me souviens être passé à côté de votre chambre, M. S, sans m’arrêter, puisque le grand nombre de personnes nous oblige à faire une rotation des visites aux trois unités.

Avoir su que nous ne vous reverrions pas, promis, nous serions allés vous embrasser une dernière fois et vous dire que vous êtes un grand artiste. Vous auriez été flatté et auriez trouvé ça drôle encore une fois, en sachant que vos œuvres étaient modestes. Mais vous aimiez rire avec nous en approuvant que ça se vendrait assurément 3000 $.

Ce matin-là, nous avons aussi vu nos trois grands-mamans adoptives, assises ensemble, dans le salon commun. Trois belles fleurs confuses par la maladie d’Alzheimer, mais toujours positives et aimantes. Trois grandes chums de femmes convaincues chaque jour qu’elles sont venues pour travailler. Être utiles. Nous leur disons chaque fois que La Colline ne pourrait survivre sans leur travail.

L’une d’elles veut danser avec nous. Tout le temps. Nous embrasser. Nous serrer dans ses bras. Comme si on était à elle toute seule.

On aurait pris encore plus de temps pour lui dire que ses conseils, même confus, nous ont toujours été si précieux. Une main de fer dans un gant de velours, nous conseillait-elle pour élever nos enfants. Ça, elle se souvenait. Son mari qui la trouvait encore plus belle chaque jour.

Cet homme merveilleux, que l’on sait confiné trop loin d’elle.

Ces messieurs ; ancien marine, soudeur, ex-chasseur, jardinier, comptable, livreur de glace…

M. G, qui nous confie qu’il veut prendre son temps avec les femmes depuis sa peine d’amour, il y a 35 ans.

Mme M-L, qui était excellente pêcheuse avec son mari avec qui elle partageait la chambre.

Mme L, 96 ans, qui nous racontait qu’elle disait à sa fille gripette, autrefois : « Attend que ton père revienne », puis quand le père revenait, il faisait semblant de taper sa fillette en lui disant de crier pour que ça « aille l’air vrai ».

Nous, vos humbles confidents et complices, rêvons de revenir vers vous, vous embrasser à nouveau et entendre vos histoires touchantes, drôles ou sans queue ni tête. Peu importe.

Nous, on dévore vos récits d’autrefois. On vous aime tant !

Cynthia, oui, toi, on te nomme parce que tu es spéciale. La p’tite jeune de la place. On pense tellement à toi.

Lorsque nous avons rencontré M. C., il nous avait fait un immense câlin. Ce n’était pas son genre. Discret. Humble. Il avait dit « attendez, je vais vous reconduire ». Il avait pris son énergie pour nous reconduire dans le couloir avec sa chaise roulante, pour nous voir partir. Il nous envoyait des baisers à la volée.

Chère préposée, vous l’aviez vu. Vous lui aviez dit : « Vous les aimez ces clowns-là, hein ? » Il avait acquiescé sans détourner le regard de nos yeux pour ne pas perdre une seconde de notre visite.

En tournant le coin du mur, nous avions arrêté de travailler une seconde. Secoués. Sans comprendre, nous savions que vous veniez de nous faire vos adieux. Ce virus était encore abstrait pour nous tous. Pourtant, vous, vous le saviez que notre lien finissait à ce moment.

Nous étions bouleversés.

Vous êtes décédé lundi sans tambour ni trompette. Sans vos proches.

Vous êtes allé retrouver votre belle femme dont vous nous parliez si souvent.

Nous, nous sommes seuls, chacun chez nous, à vous pleurer.

Vous tous.

Disparus.

À vous, cher personnel. Ces nombreuses femmes et hommes, tous dévoués à prendre soin de nos grands-parents adoptifs.

Savoir que vous êtes malades et sans doute épuisés nous crève le cœur.

Vous n’êtes pas des anges, mais plutôt des travaillants de cœur et de jus de bras.

Vous êtes des mères, des pères. Des filles, des fils de ces personnes âgées.

Vous en prenez soin depuis si longtemps déjà, dans l’ombre.

Vous êtes si souvent bafoués par les généralités.

Vous, pourtant si attentionnés.

Nous sommes témoins de votre dévouement depuis si longtemps.

Nous, on sait l’amour que vous y mettez.

Nous pensons à vous, mères-veilleuses éducatrices spécialisées et vous, gens de l’entretien, qui connaissez les résidents. Souvent, on vous demande des renseignements sur eux pour être plus pertinents dans nos rencontres. Vous les connaissez. Ils vous ont adoptés vous aussi.

Leur cœur est immense et semble infini d’amour.

Préposés, infirmier (e) s, cuisinier (e) s et personnel de tous acabits de La Colline, sachez que tout le Saguenay-Lac-Saint-Jean pense à vous.

Nous en particulier. De tout notre cœur gonflé de tristesse, impuissants.

Nous espérons que vous guérirez très vite de ce virus, mais surtout du traumatisme des deuils insupportables que vous vivez, en silence.

Nous savons que vous les aimez vos personnes âgées et que rien de ce que l’on voit à La Colline normalement ne reflète les horreurs dont on entend parler ailleurs au Québec.

Il nous tarde de vous revoir. De faire partie de l’équipe à nouveau. À notre façon. Humblement. Avec notre cœur pour prendre soin de l’âme de ces personnes âgées et peut-être vous faire sourire au passage.

Nous voulons simplement dire à chacun de vous au CHSLD de La Colline que nous vous aimons et que nous pensons à vous très fort.

Les Clowns thérapeutiques