À qui s’adresse l’achat local ?

Stimuler l’économie de sa région en optant pour des biens et services locaux est une politique de plus en plus répandue dans les foyers du Saguenay-Lac-Saint-Jean et ailleurs. Le professeur de l’UQAC Damien Hallegatte, spécialiste en marketing, ainsi que le promoteur saguenéen Hugues Harvey se prononcent sur le sujet.

Le temps des fêtes vient de se terminer. C’est le moment de l’année le plus stressant pour les consommateurs et consommatrices que nous sommes. Nous avons magasiné des cadeaux qui devaient plaire à nos proches, sans se ruiner, mais sans apparaître radin non plus. Peut-être avons-nous tenté de faire des gestes pour l’écologie. Mais quelle place avons-nous accordée à l’achat local ? Si on essaie de l’évaluer, le lendemain de veille du temps des fêtes risque d’être difficile.

En effet, chacun connaît les vertus de l’achat local. Cela stimule l’activité économique, crée des emplois et génère des taxes. Mais pas seulement. Décider d’acheter des produits de la région, dans des commerces locaux, participe à l’aménagement de notre territoire. Un tel choix favorise un tissu commercial et industriel dense où l’on peut habiter, travailler et magasiner à proximité, et créer des liens. Bref, acheter local permet de mieux vivre ensemble. 

Mais qui devrait encourager l’achat local ? Le consommateur ? L’économie classique nous dit que les entreprises commerciales ne font que répondre aux demandes des consommateurs. Il suffirait donc que nous nous mettions tous à acheter des produits régionaux pour améliorer la situation. En suivant ce raisonnement, nous, consommateurs, sommes la cause de la majorité des problèmes du marché, dont le manque d’achat local. Et nous en sommes aussi la solution.

Cependant, cette logique ne tient pas la route. Selon l’Observatoire de la consommation responsable (OCR) de l’ESG UQAM, 67 % des Québécois auraient « privilégié l’achat local » et 59 % auraient même « privilégié l’achat de produits fabriqués localement » en 2017. Vue la quantité de produits que nous achetons qui sont fabriqués loin d’ici, il semble que les bottines ne suivent pas très souvent les babines. La faute au consommateur, toujours ? Essayons de nous habiller ne serait-ce que made in Canada pour voir. 

En fait, la responsabilité des détaillants et des fabricants est importante dans la faiblesse de l’achat local, et peut être considérée comme étant proportionnelle à leur taille. Les Costco et Walmart de ce monde devraient prendre l’initiative de proposer une large sélection de produits locaux, de les annoncer adéquatement et se faire concurrence sur cet aspect de leur offre, et pas seulement en offrir quelques-uns pour bien paraître. Mais, à cela, ils répondront probablement que la majorité des consommateurs ne sont pas prêts à payer plus cher pour des produits locaux, ce qui semble le cas. 

Nous sommes donc dans une impasse. 

Pour en sortir, peut-être faudrait-il se poser une grande question, délaissée par les économistes : d’où viennent nos désirs de consommation ? Et, spécifiquement, pourquoi veut-on souvent acheter des choses le moins cher possible ? Pour pouvoir consommer toujours davantage en quantité, peut-être. 

Alors, il pourrait s’agir d’une question de valeurs. Il faudrait qu’il devienne plus important d’acheter des produits de meilleure qualité, plus durables, originaux, qui nous ressemblent, plutôt qu’une grande quantité d’objets moins chers. Dans ce cas, l’achat local pourrait connaître un vrai essor. Mais, pour ce faire, les détaillants doivent inlassablement distribuer et faire la promotion de produits d’ici pour patiemment faire changer nos habitudes et finalement nos valeurs, plutôt que d’attendre qu’une demande hypothétique n’émerge. 

Peut-être encore plus important, il faudrait que nous nous mettions à apprécier plus les avantages des petits commerces locaux, dont la proximité et l’adaptabilité à nos besoins spécifiques. Mais, pour ce faire, les villes doivent entreprendre une politique urbanistique de longue haleine, centrée par exemple sur une revitalisation de leur centre-ville, afin de créer l’achalandage requis pour le développement d’un commerce local économiquement viable.