Dix suggestions musicales à découvrir en ce moment

Geneviève Bouchard
Geneviève Bouchard
Le Soleil
Éric Moreault
Éric Moreault
Le Soleil
En peine de nouvelle musique à vous mettre dans les oreilles? Troublé par l'offre parfois étourdissante proposée sur les plateformes en ligne? Voici une dizaine de propositions qui ont retenu notre attention dans les derniers jours. Ça va un peu dans tous les sens… Et c’est le but!

Ariane Moffatt, Incarnat

«Au nom de la beauté, pour un peu de vérité», chante Ariane Moffatt en ouverture de son magnifique nouvel album, Incarnat. Plus tard, c’est l’espoir qu’elle distille au creux de notre oreille. Ou la nature. Comme si l’autrice-compositrice-interprète avait pressenti qu’on aurait besoin de réconfort pendant cette pandémie. Une main tendue, voilà ce qu’elle propose avec des chansons à la fois épurées et musicalement abouties. Incarnat fait du bien par sa poésie, par sa recherche de simplicité et de vérité, par ses qualités mélodiques, par ces parenthèses instrumentales presque théâtrales, par ces cordes qui viennent accentuer sans trop en mettre. Et par cette voix, plus limpide que jamais. Elle semble avoir pris un coup de jeune, Ariane, elle qui maîtrise en même temps son art avec une indéniable maturité, qu’elle soit seule au piano ou en duo avec Lou Doillon. 

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Lana Del Rey, Chemtrails Over the Country Club

Reine de la mélancolie, Lana Del Rey reprend le flambeau de fort belle manière sur Chemtrails Over the Country Club. Un désir d’évasion traverse cet album créé avec Jack Antonoff. On le sent dans une nostalgie de temps pas si anciens, dans ces cartes postales évocatrices des États-Unis et qui donnent envie de prendre le volant. Avec un indéniable talent mélodique et une douceur (une fragilité?) assumée, Lana Del Rey célèbre la féminité dans son propre univers, mais en empruntant aussi à Joni Mitchell (For Free) et en partageant le micro avec les consœurs Zella Day, Weyes Blood et Nikki Lane. Pas d’immenses coups d’éclat, ici, mais un album cohérent, qui coule de source.

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Mogwai, As the Love Continues

Pionniers du post-rock instrumental, Mogwai continue depuis 25 ans à défricher et, surtout, à élargir sa palette sonore comme on peut le constater sur l’excellent As the Love Continues. À part la indie rock Ritchie Sacremento, Mogwai loge invariablement à l’enseigne des longues envolées instrumentales contrastées (Pat Stains ou Fuck Off Money), flirtant tout le même avec la new-wave (Supposedly, We Were Nightmares) ou misant sur des guitares rocks affutées et pesantes (l’épique bien-nommée Drive the Nail). Toujours, le groupe démontre une cohésion musicale et un sens mélodique rares. Ceux qui évoqueront des échos à la Nine Inch Nails sur Midnight Flit auront vu juste — une collaboration avec Atticus Ross. As the Love Continues est assurément un des meilleurs albums de 2021 jusqu’à maintenant.

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Foo Fighters, Medecine at Midnight

Les Foo Figh­ters avaient le cœur à la fête et des chiffres ronds dans la mire au début 2020. Avec 25 ans de carrière à célébrer et un 10e album studio dans le collimateur, Dave Grohl et sa bande se promettaient toute une tournée. C’était avant qu’une certaine COVID-19 ne vienne gâcher le party.  Mais tout n’est pas perdu avec Medecine at Midnight, qui pourra revendiquer le titre de l’album le plus dansant des Foo. N’ayez crainte, il demeure une quantité de bons riffs sur cette collection de chansons. Mais les Américains avaient visiblement envie de voir leurs fans taper du pied (au minimum) en entendant leurs nouvelles créations. L’album penche résolument vers le côté givré de la formation. Les qualités mélodiques des vétérans ne se démentent pas, ici. L’album ne tait pas des thèmes plus graves, mais c’est résolument le sourire qui prime sur Medecine at Midnight. Quitte à décevoir les amateurs de leur son plus pesant, les Foo Fighters n’ont pas eu peur d’aller voir ailleurs. 

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Celeste, Not Your Muse

Il y a un énorme engouement autour de la sortie du premier album de Celeste — les premiers extraits de Not Your Muse ont permis à la Britannique de réussir un doublé de future vedette à la BBC et au BRITS award. Rien de moins. À l’écoute, on comprend aisément pourquoi : la jeune femme a une voix riche, chaude, enveloppante et un ample registre. À l’écoute de Stop This Flame, on jurerait Adele au meilleur de sa forme alors que la mélancolie de la chanson titre évoque la regrettée Amy Winehouse. De grosses pointures? Ce n’est rien : Beloved se veut clairement un hommage, sur le plan musical et dans l’interprétation, à Billie Holyday. De telles comparaisons s’avèrent inévitables — on pourrait souhaiter que Celeste réussisse, dans ses prochains essais, à mieux définir sa personnalité musicale et à offrir des textes moins redondants (l’amour sous toutes ses décinaisons). Ce qui n’enlève rien aux qualités de Not Your Muse, du soul riche en cuivres, de facture classique ou parfois plus contemporaine.

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Bruce Springsteen, Letter to You

Pour ce 20e album, Bruce Springsteen a tenu à réaffirmer son statut légendaire de rockeur au cœur de poète en rapatriant le E Street Band (avec la guitare tranchante de Van Zant, la cadence de Weinberg et le sax vigoureux de Jake Clemmons). Très bonne idée. Enregistré en direct, en quatre jours, Letter to You est un grand crû — même si la mort rôde partout, de Ghosts à Last Man Standing. Le chanteur a tenu à s’adresser à ses admirateurs avec ses hymnes forts et sa plume alerte pour leur rappeler sa devise : amour, liberté et fraternité. Aucune nostalgie, mais beaucoup d’émotion, dans les 12 titres : la voix vibrante n’a (presque) pas pris une ride. On ose espérer que celui-ci ne sera pas le dernier chapitre de son œuvre. Parce qu’après toutes ces années, la musique et les paroles n’ont rien perdu de leur vigueur ni de leur pertinence.

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Suzane, Toï Toï

Le début de carrière musicale de Suzane avait déjà fait grand bruit dans sa France natale avant que sa musique ne traverse enfin l’océan vers nous. Nous voilà très bien servis par une nouvelle voix qui combine une efficacité électro-pop et un discours lucide, intelligent et très bien tourné. À la fois sensible et frondeuse — même quand elle chante la paresse —, Suzane ne saisit pas le micro pour ne rien dire. Son album, Toï Toï (une traduction allemande du mot de Cambronne), est traversé de thèmes importants et actuels : l’obsession des réseaux sociaux, les changements climatiques, le harcèlement sexuel, l’homosexualité, l’égalité homme-femme (en duo avec Grand Corps Malade), la dictature de la minceur, le stress et la pression qui nous est imposée au quotidien… Sur un terrain plus personnel, elle évoque son passé de serveuse, ses envies d’évasion, un amour qui s’étiole ou son attachement à ses racines du Sud. Il faudra bien sûr patienter, mais il nous tarde de la découvrir sur scène… 

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Billie Joe Armstrong, No Fun Mondays

Sans fanfare ni trompette, Billie Joe Armstrong arrive avec un album de reprises dont le titre traduit à merveille l’air du temps : No Fun Mondays. Une formule qui ne s’applique pas seulement aux lundis… Il ouvre d’ailleurs avec la bien-nommée I Think We’re Alone Now (Tommy James And The Shondells, 1967) et poursuit presque tout de suite avec sa version de Manic Monday, à propos d’une femme qui préférerait se réveiller un dimanche. Suzanna Hoffs, des Bangles, l’accompagne. Mais contrairement à Forevely (avec Norah Jones) qui revisitait les Everly Borthers, le guitariste et chanteur reste dans le territoire sonique qu’il laboure avec Green Day. Avec énergie, abandon, des riffs affutés et autant de verve que d’émotion. Il y a de petits bijoux pop-rock, comme Kids in America ou That’s Rock’n’Roll, des surprises, dont une décoiffante reprise de A New England de Billy Bragg en fermeture, et, bien sûr, des messages politiques. On retrouve, entre autres, Police On My Back, popularisée par les Clash, et Gimmie Some Truth de John Lennon. Pas transcendant comme album, mais beaucoup de plaisir!

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Peter Peter, Super comédie

Peter Peter continue d’allier rythmes grisants et ambiances mélancoliques sur Super comédie. Le Québécois maintenant installé à Paris nous revient avec une série de chansons où les synthétiseurs sont rois. Celles-ci se posent tout doucement dans l’étrange air du temps que nous vivons. À entendre sa chanson Répétition et ses références aux masques et au confinement, c’est à croire qu’il avait en mains une boule de cristal au moment de signer — avant la pandémie, précisons-le — ses nouvelles pièces. Peter Peter peaufine depuis un moment l’art de magnifier le spleen en musique. Il ouvre ici un nouveau chapitre pop où les mélodies se déploient tout en délicatesse, portées par les claviers et la voix singulière, éthérée, du chanteur. Ajoutons le caractère parfois presque incantatoire de certains textes et nous voilà devant un objet musical plutôt captivant.

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Carla Bruni, Carla Bruni

Ces retrouvailles avec Carla Bruni arrivent comme une petite caresse. L’autrice-compositrice-interprète nous revient avec un album qui synthétise ce pourquoi ses fans ont craqué pour elle : un timbre de voix à la fois feutré et magnétique et des chansons douces, sensibles, qui distillent une indéniable authenticité. Loin des grands éclats et avec une livraison qui assume une certaine vulnérabilité, l’ex-mannequin (et ancienne première dame de France) s’invite au creux de l’oreille avec des pièces qui parlent d’amour sous plusieurs formes. Elle ajoute un chapitre animalier à son catalogue en chantant un sympathique petit guépard. Elle célèbre l’extase en empruntant quelques accents à Morricone. Elle revendique de belle manière Le garçon triste, qu’elle avait d’abord offert à Isabelle Boulay. Sur un air de berceuse, elle décrit la mélancolie d’une maman quand son enfant quitte le nid. C’est intime, c’est beau et c’est vrai.