Vignoble

Peut-on se parler de la couleur du rosé?

CHRONIQUE / S’il y a un vin capable de les diviser tous, c’est bien le rosé. Personne ne s’entend sur ce qu’il devrait être. Comme s’il n’existait qu’un seul type de rosé dans un océan de blancs et de rouges.

Envie de semer la bisbille dans un groupe de professionnels du vin? Parlez de rosé — ou, mieux encore, servez-en! Le débat sera furieusement engagé avant même qu’un seul d’entre eux n’ait eu le temps de tremper les lèvres dans sa coupe.

La couleur du rosé a pris une importance disproportionnée. « Pas assez rose », « trop foncé »… Eh oui! De tels propos discriminatoires persistent encore en 2018. Pourtant, on se fiche bien de la robe du blanc et du rouge. Vous avez déjà entendu quelqu’un dire : « Ce blanc est trop foncé » ou « Ce rouge est définitivement trop pâle »?

Le rosé est le seul vin qui est jugé d’après sa teinte. Les vignerons eux-mêmes semblent insister sur la couleur comme facteur déterminant du processus d’achat en embouteillant systématiquement leurs vins dans des contenants transparents. Et pourtant, certains rosés, amplement capables de se bonifier avec le temps, gagneraient à être protégés par du verre coloré.

Or, la teinte ne veut absolument rien dire — surtout avec les techniques de vinification modernes. Si la couleur n’est pas forcément un indicateur de style, elle est encore moins un indice de qualité. Jamais elle ne témoignera du rendement (rapport entre le volume de vin produit sur une surface donnée) ou de la qualité des soins apportés à la vigne.

À l’heure actuelle, la diversité du rosé s’éteint au fur et à mesure que l’hégémonie du style provençal s’impose. Depuis les années 1990, on assiste à une domination mondiale des vins rosés techniques. Obtenus par pressurage direct (raisins pressés rapidement après la récolte pour limiter le contact des peaux avec le jus), ces vins exhibent une robe pâle mousse de saumon et diffusent de délicats arômes de pamplemousses et de fraises. Un style convoité par les vignerons et réclamé par les consommateurs, qui est souvent exécuté sans trop de considération pour l’expression du terroir. Selon Elizabeth Gabay, Master of Wine et autrice du livre Rosé, ils représentent 80 % de l’offre de rosés produits dans le monde.

Dans la Loire, par exemple, ce n’est que depuis tout récemment que les vignerons font référence au terroir en parlant de rosé. C’est carrément un changement de paradigme puisque auparavant, l’idée élémentaire consistait simplement à « faire du rosé ».

Mais, revenons à nos 50 nuances de rose. Une robe pâle n’est pas automatiquement synonyme de légèreté et de délicatesse. L’habit ne fait pas le moine, comme dirait l’autre. Le meilleur exemple serait le terrasses du larzac 2016 du Château La Sauvageonne appartenant à Gérard Bertrand. Parfaitement doré, il ne donne pas du tout l’impression d’être un rosé. En fait, il pourrait aisément se faire passer pour un blanc. Plus pâle que pâle, il se révèle pourtant puissant, structuré et d’une étonnante complexité. Qui plus est, il est le fruit d’un assemblage de cépages blancs et noirs vinifiés en barrique — vermentino, mourvèdre, viognier et grenache.

Je vous imagine froncer des sourcils. Des raisins blancs dans le rosé? En France, il est interdit de mélanger vin blanc et vin rouge pour faire du rosé, exception faite de la Champagne, mais il est tout à fait possible de mélanger raisins blancs et noirs.

Languedoc 2017, Diving Into Hampton Water, Gérard Bertrand (SAQ : 13 689 821 — 27,80 $)

Languedoc 2017, Diving Into Hampton Water, Gérard Bertrand (SAQ : 13 689 821 — 27,80 $)

Ce rosé est le fruit d’un partenariat entre la maison Gérard Bertrand et Bon Jovi. Le vin se veut un hommage à la maison de vacances de Bon Jovi, dans les Hamptons. De petites notes de jus de fraises et kiwis se pointent discrètement au nez, tandis qu’il se fait tout frais, tout léger au palais. Joli!

Côtes de provence
2017, Miraval
(SAQ : 12 296 988 — 22,20 $)

Côtes de Provence 2017, Miraval (SAQ : 12 296 988 — 22,20 $)

Décidément, le rosé a la cote chez les vedettes. Angelina Jolie et Brad Pitt sont les heureux détenteurs des clés du Château Miraval. Ce rosé s’amène telle une brise par une chaude journée d’été. Il chasse les pensées, le temps de s’imprégner du moment présent et de savourer cette incarnation du raffinement et de la subtilité. Au nez, la clémentine s’affirme délicatement, invitant à enfiler des lampées de ce rosé gras et expressif.

Pic saint-loup 2017, Château de Lancyre (SAQ : 10 263 841 — 17,65 $)

Pic saint-loup 2017, Château de Lancyre (SAQ : 10 263 841 — 17,65 $)

J’aime les rosés du Languedoc. Ils sont souvent plus expressifs et hétérogènes que leurs voisins de la Provence, donnant ainsi lieu à de belles surprises! Fort d’un élevage de 3 mois sur lies, ce pic saint-loup présente une texture grasse et du corps, sans pour autant laisser en plan cette fraîcheur et ce fruité énergique. Un rosé de repas, définitivement! Disponible en SAQ Dépôt. On fait des provisions.

Bref, la couleur, c’est surfait.