Comment la Route verte a fait la réputation du Québec

Sarah-Émilie Nault
Vélo Mag
En 1995, la toile d’araignée de la Route verte a commencé à s’étendre dans tout le Québec. Vingt-cinq ans plus tard, ce fabuleux itinéraire cyclable fait pas moins de 5300 km. Histoire de souffler ses 25 bougies, Vélo Mag laisse la parole aux enthousiastes qui ont pensé, construit, entretenu, encouragé, sauvé la Route verte… sans oublier ceux qui l’utilisent et bénéficient de cet incontestable levier économique. La Route verte a également accompli un autre exploit : réunir toutes les couleurs politiques autour d’un même projet. Portrait en onze personnalités et une unité de vision.

Michel Archambault, titulaire-fondateur de la Chaire de tourisme Transat de l’UQAM

Un catalyseur de développement économique

« La Route verte et le cyclotourisme jouent un rôle de catalyseurs de développement économique pour plusieurs régions, les reliant entre elles – elles et une foule d’acteurs. La Route verte fait office de colonne vertébrale dans le positionnement des activités estivales de certaines régions du Québec en permettant aux auberges, magasins et commerces de s’adresser à une clientèle gourmande (circuits et forfaits incluant hébergement, sous-produits du vélo et activités d’attraction) », observe le professeur émérite du département d’études urbaines et touristiques Michel Archambault.

Le logo de la Route verte a contribué à ce que le Québec s’installe sur les marchés touristiques intérieurs et étrangers. En 2015 seulement, les dépenses touristiques des cyclistes au Québec étaient estimées à 700 millions $, dont 110 millions attribuées à ceux provenant de l’extérieur du Québec.  

En reconnaissant la Route verte comme l’une des initiatives marquantes dans le domaine du cyclotourisme au cours de la dernière décennie, le National Geographic lui a apporté la consécration à l’étranger.

Sylvie Bernier, présidente de la Table sur le mode de vie physiquement actif

Visiter tout en restant actif

Depuis dix ans, la championne olympique Sylvie Bernier préside la Table pour le mode de vie physiquement actif, dont l’un des objectifs est de promouvoir la mobilité active et d’inciter les Québécois à faire du vélo un mode de transport utilitaire, touristique et de loisir. Elle pratique le vélo de route et utilitaire depuis une douzaine d’années et a même choisi, depuis deux ans, de ne plus posséder de voiture afin d’utiliser davantage le transport actif et collectif (elle habite à 10 minutes à pied du parc linéaire Le P’tit Train du Nord).

« C’est dans ce contexte-là que j’ai collaboré à la sensibilisation à l’importance de l’entretien de la Route verte auprès du ministère des Transports. J’ajoute ma voix à l’expertise de Vélo Québec et je suis heureuse si ma notoriété aide à véhiculer le message, puisque j’y crois profondément. » Le travail porte sur les environnements physiques (pistes cyclables sécuritaires), économiques, politiques (sensibilisation des décideurs) et socioculturels (accès des enfants à l’apprentissage du vélo).

« La Route verte est un vecteur économique et touristique prodigieux. C’est une merveilleuse manière de visiter les plus beaux coins du Québec tout en étant actif. Il faut continuer le déploiement du réseau, mais aussi l’entretenir, le mettre en valeur, en être fier et faire en sorte qu’on puisse y cheminer en toute sécurité partout au Québec. »

« La Route verte est un vecteur économique et touristique prodigieux », constate Sylvie Bernier

David Lecointre, directeur général de la Véloroute des Bleuets 

Adhérer aux principes provinciaux tout en gardant ses couleurs locales

La Véloroute des Bleuets, c’est quelque 8800 marquages au sol et panneaux de signalisation sur 256 km, quatre maisons du vélo et une vélomobile (une navette de bagages, service numéro un demandé par les usagers), ainsi qu’un accueil incomparable par les ambassadeurs. « D’une idée un peu utopique et idéaliste, c’est devenu, annuellement, une activité économique de 3 millions de dollars générant 12 millions de dollars en retombées économiques et accueillant 250 000 usagers », s’étonne encore le gestionnaire touristique David Lecointre.

« Chez nous, la Route verte s’est concrétisée pendant le sommet économique de 1984 du Saguenay–Lac-Saint-Jean par une priorisation de l’ensemble de la région. La Véloroute des Bleuets a été le premier segment recommandé pour la création de la Route verte. C’était le premier projet sur lequel tous les élus s’entendaient. »

En matière de concertation politique et municipale, la Véloroute des Bleuets et la Route verte se font innovantes. En outre de faire le lien entre les municipalités et les différentes MRC, la Véloroute comporte un aspect symbolique : adhérant aux principes provinciaux tout en aspirant à conserver ses couleurs locales, elle a été le seul endroit au Québec autorisé à apposer ses propres blasons sous ceux de la Route verte.

Memphrémagog

Paul McKenzie, propriétaire et fondateur d’Arkel

À mesure que la Route verte a pris de l’ampleur, Arkel en a fait autant

Une trentaine d’employés, dont une dizaine ayant différents handicaps intellectuels, s’affairent dans l’usine de Sherbrooke : Arkel se veut humaine, inclusive et locale, à l’image du vélo et de la Route verte. 

« La Route verte a participé à la croissance de mon entreprise, se rappelle l’entrepreneur sherbrookois. À mesure qu’elle a pris de l’ampleur et que la popularité du vélo a grandi, mon entreprise en a fait autant, particulièrement dans les débuts. Tout a coïncidé avec les premiers instants de la Route verte. Nous avons évolué en même temps que se faisait l’essor du vélo au Québec, en réussissant rapidement à déborder des frontières. Nous lui devons énormément. » Le Pélican, le sac le plus populaire de la compagnie, est un produit s’inspirant des besoins de la Route verte à maintes reprises aperçu sur le parcours.

« Le Québec est notre pierre angulaire, indique celui qui a beaucoup pédalé en tandem avec un ami aveugle sur la Route verte. C’est un excellent marché, porteur pour nous. »

Marc Panneton, urbaniste à la Direction générale du transport terrestre des personnes au ministère des Transports

Une carte de visite depuis vingt-cinq ans

« La Route verte est la carte de visite du ministère des Transports depuis vingt-cinq ans », certifie celui pour qui la Route représente l’histoire d’une carrière.

Cette réalisation, qui est parvenue à transcender tous les gouvernements du dernier quart de siècle, a assurément eu une incidence sur le Ministère, et inversement, la Route verte ayant été annoncée en juin 1995, quelques semaines avant que le Ministère n’adopte sa Politique sur le vélo. « Le gouvernement a immédiatement confié la Route verte au ministère des Transports, qui la pilote encore de nos jours et qui préside son comité interministériel. » 

La Politique de mobilité durable adoptée en 2018 a étendu l’action du ministère des Transports aux piétons. Un imposant réseau de répondants en transport actif a été créé dans tout le Ministère, autant en région qu’à l’administration centralee dans les unités centrales ( où sont coordonnés la sécurité routière et les programmes d’aide. « L’aménagement cyclable est maintenant partie intégrante des plans et devis des projets routiers alors qu’en 1995, c’était l’exception. C’est beau de voir tous les acteurs du secteur des transports mettre la main à la pâte en vue d’un Québec plus cyclable. »

Kingsey Falls

Étienne Pelletier, fervent amateur de cyclotourisme depuis quinze ans 

Une belle densité de stimuli agrémentant le voyage

La Route verte, Étienne et sa famille la connaissent bien : ces mordus de vélo l’ont empruntée sur une longue distance à deux reprises lors de vacances que les enfants ne sont pas près d’oublier. « Nous aimons le sentiment de liberté de voyager à petite échelle et le temps passé en famille que procure le cyclotourisme. Prendre le temps d’explorer une région en décrochant vraiment, sans moteur, c’est parfait. »

Les parents de trois ont choisi de circuler sur des parties de la Route verte parce que celle-ci possède une belle densité de stimuli agrémentant leurs voyages. « L’idée est de partir en vacances à vélo. Cela donne une latitude incroyable et facilite la découverte des attraits. Il y a également la proximité des gens rencontrés sur la route. »

Leur premier périple les a menés du quartier Rosemont, à Montréal, jusqu’à Granby en passant par Saint-Jean-sur-Richelieu – une chouette manière de briser la glace pour les petits tout en mesurant leur résistance au kilométrage et à la météo. Le second leur a fait jeter leur dévolu sur la Véloroute des Bleuets. « Les enfants sont responsabilisés ; chacun est valorisé et contribue au voyage en transportant quelque chose pour la famille », note le fier papa.

« Notre plus belle réussite est d’avoir fait en sorte que la Route verte devienne une infrastructure de transport actif attirant les gens dans les régions », estime Jean-François Pronovost.

Jean-François Pronovost, vice-président au développement et aux affaires publiques de Vélo Québec

Une infrastructure de transport actif attirant les gens en région 

Évoqué pour la première fois en 1992 lors de la Conférence Vélo Mondiale, le projet de la Route verte a été présenté deux ans plus tard à un gouvernement sollicitant la mobilisation des jeunes autour de divers projets d’avenir. La démarche avait lieu au moment du lancement d’une politique du vélo, et la Route verte a pris véritablement son envol au printemps 1995. « Au départ, la prévision était que le plan serait sur dix ans, mais cela s’est poursuivi jusqu’à aujourd’hui. » Le volet concertation avec les régions – qui désiraient garder leur identité tout en ayant une identité de groupe – s’est avéré essentiel.

« C’est extraordinaire que la Route verte soit rendue là où elle est actuellement, remarque cet ambassadeur hors pair de la Route verte en se remémorant le coup dur de 2014 : l’arrêt du financement de la Route. Il y a eu une large mobilisation d’organisations québécoises, dont Équiterre, le milieu de l’hôtellerie et les cyclistes utilisateurs, et les fonds sont revenus dans le budget de 2016-2017. »

« Notre plus belle réussite est d’avoir fait en sorte que la Route verte devienne une infrastructure de transport actif attirant les gens dans les régions », mentionne celui qui est d’avis que la crise de la Covid-19 saura favoriser un tourisme durable, local et régional.

Francine Ruest-Jutras, mairesse de Drummondville de 1987 à 2013

Une formidable façon de faire découvrir un coin de pays 

Francine Ruest-Jutras préfère la marche au vélo. Cela n’a pas retenu l’ancienne mairesse de Drummondville quand il s’est agi de se battre pour s’assurer que la Route verte traverserait sa ville. « Je considère qu’un bon réseau cyclable, agréable, bien pensé et bien connecté fait partie des infrastructures qu’une ville doit posséder si elle veut offrir une belle qualité de vie à ses citoyens », affirme celle qui l’avait spécifié dans son programme électoral de 1995. « Cela m’apparaissait important à cause de notre positionnement géographique et stratégique, et en raison de tout le potentiel touristique, la Route verte étant une formidable façon de faire découvrir notre coin de pays. »

Une de ses grandes fiertés relativement à la construction de ce réseau régional de 57,5km ? La Forêt Drummond, « une forêt unique en son genre longeant la rivière Saint-François » et où passe un joyau de tronçon de 7,5 km conçu dans le respect et la protection de l’environnement.

Lukas Stadtherr, membre de la direction de SuisseMobile

L’énergie et les initiatives amusantes du parcours québécois

Originaire de Suisse, Lukas Stadtherr est venu à plusieurs occasions au Québec, notamment dans le but précis de prendre part à la semaine d’ouverture de la Route verte. « Pour la Suisse comme pour de nombreux pays européens, la Route verte est un exemple fort en Amérique du Nord. Vélo Québec et SuisseMobile/La Suisse à vélo peuvent être considérés comme frère et sœur. SuisseMobile est un leader sur le plan de la communication et de la coordination eu Europe, donc nous avons une coalition d’intérêts naturelle. »

« La structuration des éléments du cyclotourisme tels que l’infrastructure, le système de balises, l’accès au transport public, l’hébergement et les services accessibles via une plateforme unique sont des points communs entre nos réseaux », constate celui qui vante la vaste étendue, les longues distances et la liaison avec les villes de la Route verte. Ce sont deux réseaux structurants qui incluent et lient les offres des régions et des destinations mais qui diffèrent au point de vue de l’élaboration de ces offres, de la charge graphique et du balisage. L’homme troquerait bien la « rigidité » du réseau suisse pour l’énergie et les initiatives amusantes (aires de pique-nique, bords de route fleuris…) du tracé québécois… 

« La Route verte, c’est une référence mondiale, peu importe à quelle porte je cogne », constate Jean-Sébastien Thibault.

Jean-Sébastien Thibault, directeur général du parc linéaire Le P’tit Train du Nord

Une référence mondiale peu importe à quelle porte on cogne 

« La Route verte, c’est une référence mondiale, peu importe à quelle porte je cogne », constate le gestionnaire du parcours laurentien de 234 km, Jean-Sébastien Thibault. Pourtant, l’éternel optimiste et son équipe ont rencontré quelques défis au fil des années – le fossé entre la maintenance de la Route verte au Québec et les infrastructures de sa région, par exemple.

« Les subsides gouvernementaux alloués à la maintenance de la Route verte sont de 3500 $ du kilomètre (1750 $ du gouvernement provincial et 1750 $ de la MRC). Par contre, les réparations à la suite d’une catastrophe naturelle comme un glissement de terrain coûtent entre 500 000 $ et 1 million de dollars. » C’est aussi le cas du pont, un site patrimonial, qui s’est effondré à Mont-Laurier et que le ministères des Transports rechigne à remettre en état. Résultat : une route a été improvisée dans le but de faire dévier les cyclistes au kilomètre 200. « Le trajet vient de perdre tout son sens, sa beauté en étant altérée. L’expérience client est détériorée, car c’est tellement cher à entretenir. »

L’équipe a œuvré activement pour régler les autres déviations de circulation. « J’estime qu’il faut faire fi des embûches, continuer de travailler fort et solliciter les différents paliers de gouvernement afin de trouver des subventions supplémentaires. C’est ainsi dans toutes les sphères, et ça marche, même si c’est long. »

Denis Villeneuve, directeur général de la Véloroute des baleines

La route 138 s’est grandement améliorée pour la pratique du vélo

Si les routes ne sont pas légion sur la Côte-Nord, cela n’a pas empêché Denis Villeneuve et son équipe de persister afin de convaincre qui de droit de faire passer la Route verte dans leur coin. C’est en 2009 – après plusieurs années de persuasion et en faisant valoir les retombées économiques reliées au cyclotourisme – qu’a été obtenue la reconnaissance convoitée : les 200 km entre Tadoussac et l’anse Saint-Pancrace se sont joints à la Route verte.

« Depuis 2009, la route 138 s’est grandement améliorée pour la pratique du vélo, dit celui qui a vu un ami se faire frapper sur la route en 1976. En travaillant à instaurer un réseau cyclable sécuritaire, on ne voit plus de ce type d’accident dans notre région. » Mieux : l’élargissement de la route et les chemins de contournement permettent de rouler doucement à travers les villages.

L’année 2017 a marqué l’inauguration de la boucle de la péninsule de Manicouagan. À coups d’efforts en matière de développement des infrastructures et de promotion, la Route – qui à présent a un accotement asphalté – a été élargie sur 95 % de la distance entre Tadoussac et Baie-Comeau.

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Cet article a d'abord été publié dans VéloMag. Découvrez plus de contenu pratique sur le site web de VéloMag