La hauteur des comptoirs permet à Claudia Duchesne de cuisiner.

Une maison adaptée pour Claudia Duchesne

Pour la plupart des couples, la première maison est généralement synonyme de l’une des grandes étapes de la vie en duo. Ce projet d’habitation prend une tout autre signification pour Claudia Duchesne et son conjoint, Charles-Olivier Doiron. Paraplégique depuis à peine deux ans, la jeune femme vient tout juste d’emménager dans sa première résidence construite par son conjoint.

En 2016, Claudia Duchesne a appris qu’elle souffrait d’un cancer. Une intervention chirurgicale devait permettre le retrait d’une masse située près de sa colonne vertébrale. C’est en salle d’opération que les complications sont apparues. L’opération de cinq heures en a finalement duré 13. Celle qui était en très grande forme physique a fait une hémorragie sur la table d’opération. À son réveil, la situation était irréversible ; elle était paraplégique.

Depuis, Claudia Duchesne doit désapprendre tout ce que son corps a fait pendant 28 ans. L’été précédant l’apparition du cancer, la jeune femme avait couru près de 350 kilomètres en sentier. Elle se rappelle avec émotion ses jambes bien musclées qui se sont atrophiées avec le temps. Le haut de son corps a lui aussi bien changé, sa musculature prenant de l’ampleur. 

Autoconstruction

Contraint de quitter leur appartement situé au deuxième étage, le couple, qui est ensemble depuis trois ans, a magasiné les appartements et les maisons disponibles sur le marché. L’offre de logis adaptés se faisait aussi rare que les programmes d’aide sont complexes. Après de nombreux calculs et des heures de recherches, le couple a pris la décision de se lancer dans l’aventure de l’autoconstruction. Tout a débuté sur un terrain boisé de Saint-Honoré, en juin 2017. C’est moins d’un an après le début des travaux que le couple a finalement emménagé dans sa maison, et ce, au courant des dernières journées. Le travail aura été colossal pour le conjoint de Claudia, puisque ce type de construction signifie que l’aide des amis et de la famille se doit d’être plus qu’occasionnelle. 

Construire sa résidence est une aventure qui revêt plusieurs embûches. L’équation est encore plus complexe lorsqu’elle comprend des matériaux adaptés et des plans comprenant des dimensions hors normes. La nouvelle résidence du couple est adaptée aux besoins de Claudia ou plutôt à ceux de son fauteuil roulant. La hauteur des comptoirs, la largeur des portes et la salle de bain font partie de petites différences qui facilitent son quotidien.

Toutefois, l’aide offerte à Claudia Duchesne est minime. Selon les programmes d’aide, la résidence est construite en pleine connaissance de sa condition. Ainsi, les coûts explosent rapidement. Par exemple, le couple n’a pas reçu d’aide pour les portes hors normes. La résidence compte un accès via une porte principale et via le garage. Ainsi, le tandem a dû faire un choix pour l’adaptation, puisqu’un seul accès à la résidence était couvert. 

La jeune femme estime que les programmes ou les services offerts ne sont pas toujours conformes aux besoins des personnes vivant avec un handicap. Heureusement, elle a bénéficié de l’aide de la Fondation Maurice Tanguay. 

Par chance, Claudia Duchesne a une aisance au bonheur. Pour elle, la maison construite selon ses besoins deviendra le lieu de rassemblement de la famille et des amis. Lors des derniers mois, elle a fait la rencontre de plusieurs amis vivant avec des conditions similaires à la sienne. Ils seront les bienvenus chez elle, dans cette résidence sans obstacle pour les gens en fauteuil roulant. 

Pénalisée par le cancer

Comme plusieurs autres personnes dans la même situation, le cas de Claudia Duchesne tombe entre deux chaises, sans mauvais jeu de mots. Contrairement à un accident de la route ou à un accident de travail, le dossier de la jeune femme n’est pas attaché à un organisme payeur. La réalité est cruelle et sans nuance pour la jeune femme qui doit apprendre à vivre avec des douleurs persistantes. « C’est triste de dire qu’une personne qui aurait bu et qui aurait eu un accident d’automobile se retrouverait avec de meilleures adaptations et compensations que moi, qui suis paraplégique à la suite du cancer », révèle-t-elle. Claudia Duchesne, qui doit travailler fort pour récupérer un maximum de sa santé et de sa qualité de vie, déplore que les possibilités d’adaptation découlant des programmes offerts soient minces, contrairement à des dossiers relevants de la Société de l’assurance automobile du Québec ou de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail. Elle est loin d’être la seule à vivre cela puisque 60 % des personnes paraplégiques n’ont pas d’organisme payeur. Outre l’adaptation de la résidence, Claudia souligne les compensations financières et les frais médicaux. Une grande iniquité pour celle qui a droit à 16 000 $ pour une période de cinq ans. 

Après avoir réalisé ce gros projet qu’est l’autoconstruction, le couple formé de Claudia Duchesne et de Charles-Olivier Doiron se lance dans une autre grande aventure, celle du mariage. La journée est prévue en juillet. 

Et comme le dit si bien la jeune femme pleine d’humour : « Après avoir perdu l’usage de mes jambes, je suis beaucoup moins stressée par la couleur des centres de table. »


« C’est triste de dire qu’une personne qui aurait bu et qui aurait eu un accident d’automobile se retrouverait avec de meilleures adaptations et compensations que moi, qui suis paraplégique à la suite du cancer. »
Claudia Duchesne

Le malaise devant la différence

Dans la vie de tous les jours, Claudia Duchesne croise des obstacles qui n’existent pas sur le chemin des gens qui ne vivent pas avec un handicap. Comme oublier le luxe d’avoir mal aux jambes parce qu’on a trop marché. Après tout, c’est presque une chance de devoir emprunter les marches pour se rendre au sous-sol une énième fois. 

Depuis le 6 avril 2016, Claudia Duchesne apprivoise le quotidien d’une paraplégique. Elle en a fait du chemin, depuis. Elle est en voie de reprendre le contrôle sur sa vie. Loin de s’apitoyer sur son sort, la jeune femme arrive, de manière générale, à prendre avec un grain de sel les remarques parfois particulières des inconnus. 

Heureusement, le moral a presque toujours été présent, même si la nouvelle réalité reste compliquée. « Je suis chanceuse, je suis en vie. Ce que j’ai vécu, ça t’oblige à te rendre compte de bien des choses. C’est bizarre à dire, mais cette épreuve a changé ma vision de la vie pour le meilleur », lance-t-elle avec philosophie. 

Pour le reste de sa vie, Claudia Duchesne rencontrera plusieurs obstacles sur son chemin. Quotidiennement, elle croise le regard de la société. « La plus grosse adaptation, c’est de ne plus correspondre aux standards de la société parce que je suis handicapée. Et de manière générale, on me le rappelle assez souvent. Heureusement, je n’ai plus de pression sociale. La livre de trop, elle ne me dérange plus », ajoute-t-elle. 

Claudia rappelle avec un brin d’humour cette dame qui l’a applaudie parce qu’elle magasinait, main dans la main, avec son conjoint, ou celle qui n’en revenait pas de la voir acheter du lait sans aide. « Je rencontre des gens. On me lance à la blague : ‘‘Ah ! Moi aussi, j’aurais besoin d’un fauteuil, j’ai mal aux jambes’’ », raconte celle qui vit avec des douleurs neuropathiques 24 heures sur 24.

Questionnée quant à la raison de tels agissements, Claudia a cette petite réponse. Selon elle, les gens ne sont pas confortables avec leur malaise. Ils comblent cela en disant bien des choses. Après tout, l’inconnu fait peur. 

L’ironie est plus que présente. La société rappelle souvent aux personnes avec handicap qu’elles traînent une différence. Toutefois, elle oublie trop souvent de reconnaître sa condition et ses besoins.