Ce sexe dont on ne veut parler

CHRONIQUE / Rébarbatifs, ils l’étaient.

C’était en 2004 que j’entamais ma dernière année d’université. Mon mandat pour ce blitz final : créer, instaurer, implanter, évaluer, tout au long d’une année scolaire, un programme de prévention des abus sexuels chez les enfants d’âge préscolaire en centre de la petite enfance. Maman depuis à peine trois semaines, les seins gorgés de lait, les hormones encore en dents de scie, je suis arrivée à la fin août prête et blindée, histoire d’alléger un tant soit peu ma tâche. 

Cueillette de données montées, méthodologie de recherches instaurée, je croyais qu’il ne me resterait qu’à observer ma clientèle pour ensuite me mettre en action. Ce que j’avais par contre oublié, naïvement, c’est que ces enfants de 4 ans avaient des parents veillant plus qu’au grain. Une sexologue, bien qu’elle puisse être aussi infirmière, mère, belle ou fine, ils étaient plus que nombreux à ne rien vouloir savoir de « ça » auprès de leur progéniture. Oups…

Effectivement, quoique plusieurs aient vu ma présence comme un plus dans l’éducation de leur chérubin, certains ont manifesté poliment leur inconfort, d’autres un peu moins. Quelques-uns ont réclamé la nécessité de consulter point par point mon programme afin, j’imagine, d’avoir la certitude de ne pas y trouver les grandes lignes du kama sutra ou encore du sado-masochisme. OK. D’autres que je présenterai comme étant plus sensibles ont carrément changé leurs enfants de groupe. Bofff…

De ce fait, à ma demande et à celle de mon maître superviseur, nous avons demandé à ces derniers quelle serait la meilleure façon pour eux d’envisager les notions relatives à mon champ d’études auprès de leurs enfants dans une sphère préventive, je vous le rappelle. 

« Rien », ont-ils alors répondu. Rien comme dans « merci-de-disposer » ! Peut-être comme dans cette pensée magique voulant que si on ne parle pas des risques d’abus sexuels, il n’y en aura pas ? Peut-être aussi pour éviter toutes informations en lien à la sexualité préalablement nécessaires à cet enseignement ? Peut-être aussi par malaise de ce sujet encore tabou ? Peut-être par allégeance à leurs convictions-valeurs-culture-éducation-religion ? Qui sait, peut-être aussi par inconfort par rapport à leur propre sexualité ? Allons donc savoir…

2017, mon bébé a 13 ans et toutes ses dents. Les temps ont-ils changé ? Si les vôtres oui, les miens malheureusement pas tant que ça. À l’image de ces parents, c’est quand mon gouvernement ignore pendant plus d’une décennie l’importance d’enseigner les rudiments de la sexualité à nos enfants, que cette réalité me saute en pleine face en observant les conséquences venant avec. 

Quand enfin j’entends parler, à voile à peine couvert, de cette hésitation à instaurer officiellement un programme d’éducation sexuelle dans nos écoles québécoises, je le constate. Quand l’on préfère me qualifier de professionnelle de la santé au lieu de SEXE-ologue pour éviter tout malaise chez une clientèle X ou leurs parents, je le vois aussi. Quand mes compétences sexologiques, qui soit dit en passant m’ont été inculquées par mon ministère de l’Éducation, sont carrément biffées en milieu scolaire pour laisser place à celles du prof de maths, français, chimie, je le remarque encore. 

Quand une école se doit d’être avant-gardiste en m’engageant sous forme contractuelle, je l’aperçois aussi. 

Finalement, quand je vois la résultante auprès des jeunes et moins jeunes en mal d’amour à cause de cette ignorance, rébarbative je le deviens ! 

Me battre contre ça, le voilà mon cheval de bataille.