Quinze nuances de l’expérience spirituelle

Un beau dimanche matin d’août, quinze pèlerins partent à pied de Rivière-au-Renard pour se rendre à Percé, en Gaspésie. Des pèlerins ? Quand on entend le mot « pèlerinage », on pense spontanément à ceux vécus dans la tradition catholique, par exemple lorsque des paroissiens se rendent à l’ermitage Saint-Antoine de Lac-Bouchette. Mais un pèlerinage peut aussi être une tout autre chose ! Ceux qui étudient le phénomène de Compostelle constatent que les nombreuses personnes qui se rendent à ce sanctuaire en Espagne ont toutes sortes de motivations pour le faire : défi physique, quête spirituelle ou temps de retrouvailles avec elle-même.

Ainsi en est-il aussi pour les personnes qui, comme moi, se sont inscrites à l’école d’été Pratique pèlerine en Gaspésie de l’Université Laval. Après une réflexion théorique sur les nouveaux visages du pèlerinage en 2018, il fallait maintenant en faire l’expérience.

À sa façon sur le même chemin
Difficile d’imaginer un groupe plus diversifié que le nôtre : huit femmes et sept hommes âgés de 23 à 60 ans, un musulman, un père jésuite, des chrétiens convaincus ou plus incertains, des incroyants, des personnes aux convictions plus floues. Mais nous avions en commun de vouloir marcher pendant six jours et d’accueillir ce que nous avions à vivre sur ce long chemin.

L’expérience pèlerine passe nécessairement par le corps. Dans un premier temps, tous les sens sont en alerte pour profiter de tout ce qui les sollicite : la beauté des paysages gaspésiens, le grondement rythmé des vagues, la faune et la flore. Et puis, au bout de deux ou trois jours, les douleurs physiques nous rattrapent : ampoules, raideurs musculaires et autres bobos, sans compter la fatigue qui s’accumule. La route devient une épreuve. Chacun puise alors à ses propres ressources pour pouvoir continuer. On s’entraide, on s’encourage, on partage les pansements.

L’une découpe mentalement l’itinéraire en toutes petites étapes qu’elle franchit une à la fois, avec persévérance. L’autre se concentre sur les splendeurs de la nature pour oublier le vrombissement des voitures sur la route 132.

Les stratégies déployées disent quelque chose de soi, de sa propre manière de relever les défis.

Certains d’entre nous sont forcés d’abandonner la marche à cause de blessures ou d’un ennui de santé. Et pourtant, leur pèlerinage se poursuit, car le chemin, découvrons-nous, est avant tout intérieur.

De riches échanges
Le soir, nous vivons des moments d’échange très riches. C’est vraiment un privilège de pouvoir se dire en vérité, d’être écouté et accueilli sans jugement par des gens aux points de vue aussi variés !

Et alors, de multiples voies spirituelles se dévoilent. Une jeune femme vit visiblement un tournant qui la fait passer, dans la même journée, des larmes à la joie. Un autre marcheur recherche l’état de conscience particulier induit par le mouvement répétitif de ses pas sur la chaussée. Un pèlerin, atteignant un point de rupture, voit ensuite plus clairement les changements à apporter dans sa vie.

La nature devient une maîtresse pour plusieurs : elle enseigne, elle calme, elle fait vivre un sentiment de communion avec elle ou même avec Dieu. On chante, on médite, on réfléchit, on fait le vide sur le chemin. Et tout cela s’amalgame pour devenir une expérience personnelle qu’il faudra encore prendre le temps d’interpréter. Car le chemin ne s’arrête pas devant le mythique Rocher Percé.

Le sanctuaire extérieur vers lequel on marche n’est rien s’il ne provoque pas le désir d’un sanctuaire intérieur. Ce dernier est toujours disponible tout en nous échappant sans cesse. On le ressent à partir des manques et des failles qui, en soi, percent une ouverture vers plus que soi, vers ce qui libère des enfermements. Les horizons qui en désignent l’accès sont multiples et parfois inattendus.

Les pèlerins qui le découvrent continuent à le chercher, en laissant venir ce qui est et en laissant aller ce qui va.

Et vous, quand prenez-vous la route ?

Anne-Marie Chapleau,

Professeure à l’Institut de formation théologique et pastorale