Querida Amazonia : une lettre d’amour

CHRONIQUE / On pourrait penser spontanément qu’un document publié par un pape doit être quelque chose d’ennuyeux, d’austère, peut-être même de moralisateur. La toute nouvelle exhortation du pape François, Querida Amazonia (Chère Amazonie), n’est rien de tout cela ! C’est une lettre d’amour à l’Amazonie et au sujet de l’Amazonie, touchante de tendresse. C’est le partage d’un rêve social, d’un rêve culturel, d’un rêve écologique et d’un rêve ecclésial, donc d’aspirations à la justice, à la protection de la beauté des cultures et de la terre, au renouvellement de l’Église amazonienne. C’est une voix qui relaie celle des poètes pour dire la beauté et la fragilité du monde, et en particulier de l’Amazonie :

Depuis que l’homme l’habite,

Jaillit des profondeurs de ses eaux,

Et glisse des centres élevés de sa forêt

Une peur terrible :

Que cette vie, lentement, coure vers sa fin (Amadeu Thiago de Mello)

Mais qu’est-ce donc, une « exhortation apostolique » ? C’est une lettre dont le but est d’encourager ses destinataires à s’engager. Et c’est bien à cela que le pape François veut en venir en rédigeant cette lettre qui fait suite au Synode sur l’Amazonie tenu à Rome du 6 au 27 octobre 2019, une grande rencontre où les évêques d’Amérique du Sud et de nombreux délégués et experts ont tout d’abord entendu le double cri tragique d’une terre pillée et de peuples blessés, puis cherché ensemble de nouveaux chemins pour une écologie intégrale et pour une Église désireuse de servir.

Une loupe grossissante

L’Amazonie, c’est bien loin. Nous pourrions hausser les épaules et dire que cela ne nous concerne pas. Nous aurions tort. Ce qui se passe en Amazonie nous montre, comme à travers une loupe grossissante, vers où conduit une logique d’exploitation sans limites, d’accaparement extrême des ressources au détriment des vivants de la Terre, humains y compris. La dégradation rapide des écosystèmes entraîne, dans son sillage, des migrations forcées et des graves problèmes sociaux. Les cultures amazoniennes, riches de la diversité de nombreux peuples, risquent de s’étioler. Pour sortir de cette logique insensée, également à l’œuvre chez nous, même si c’est à une échelle moindre, le pape François propose un chemin spirituel.

Contempler, aimer et s’engager

Il invite toutes les personnes de bonne volonté « à contempler l’Amazonie », à contempler aussi le monde de l’intérieur là où, saisis par son mystère, touchés par sa beauté, nous pouvons apprendre à l’aimer, « et pas seulement l’utiliser, pour que l’amour réveille un intérêt profond et sincère » (QA 55). L’amour nous rendra capables de ressentir, au point d’en pleurer (QA 56), le drame qui se joue loin de nous, mais aussi sous nos yeux. Car chez nous aussi, les écosystèmes sont menacés. Si le grand fleuve Amazone souffre, notre Saint-Laurent aussi ! Un rapport de 2014 fait état de « la dégradation de la qualité de ses eaux […], de l’érosion de ses rives, du déclin de certaines communautés végétales et animales, etc. » [planstlaurent.qc.ca]. Le pape rappelle avec sagesse que traiter « l’environnement comme ‘‘ressource’’ met en danger l’environnement comme ‘‘maison’’ ».

L’art du buen vivir

Ce chemin spirituel, qui passe par l’amour, doit se traduire en compassion active, autrement dit, en engagement concret. Querida Amazonia nous invite ainsi à avoir les deux pieds bien ancrés sur la terre réelle qui nous donne la vie pour la chérir, la protéger, la défendre. Cela signifie, entre autres, aspirer à une « heureuse sobriété », un art de vivre que les peuples autochtones amazoniens désignent comme un buen vivir – un « bien vivre ». Celui-ci « implique une harmonie personnelle, familiale, communautaire et cosmique », une capacité de trouver la joie dans une vie simple (QA 71). Cette sagesse peut nous inspirer l’art de « prendre soin des racines » (QA 33) de notre avenir collectif.

Anne-Marie Chapleau, professeure

Institut de formation théologique et pastorale