Quel Noël loin de chez nous?

CHRONIQUE / Avec l’Épiphanie, aussi connue sous le nom de fête des Rois, s’achève la période des célébrations associées à Noël. Alors que les sapins ont à peu près disparu des maisons, c’est l’heure du retour à la normale, mais aussi de mettre en pratique nos résolutions pour la nouvelle année qui débute.

La fête de l’Épiphanie rappelle l’épopée des Rois mages, venus de contrées lointaines offrir au Christ naissant les cadeaux les plus précieux. Vraisemblablement, l’un de ces grands voyageurs était originaire de la Mésopotamie, région correspondant à l’Irak d’aujourd’hui, pays du Proche-Orient abritant une communauté chrétienne vieille de près de 2000 ans.

Le silence des cloches des églises

Or, à Bagdad, la capitale irakienne, les cloches des églises sont demeurées muettes la nuit du 24 décembre dernier. Dans ce pays musulman à plus de 95 %, Noël est pourtant une fête appréciée de tous. Les musulmans, qui reconnaissent également Jésus comme prophète, ont d’ailleurs l’habitude de présenter leurs meilleurs voeux à leurs voisins chrétiens en ce jour de réjouissance.

C’est que l’Irak traverse, encore une fois, des moments difficiles. Depuis plusieurs mois, le peuple irakien manifeste son ras-le-bol contre un système politique corrompu, incapable de soulager les multiples misères du quotidien. En soutien à la rue, envahie par une jeunesse désoeuvrée, Louis Raphaël Sako, patriarche de l’Église chaldéenne, première Église d’Irak en nombre de fidèles, a décidé de suspendre les festivités de Noël afin de souligner l’engagement des chrétiens aux côtés de leurs concitoyens musulmans.

Même s’il découle d’un contexte très sensible, ce geste doit néanmoins être perçu avec un certain optimisme. Car la contestation populaire en cours en Irak rassemble toutes les composantes ethnoconfessionnelles formant la mosaïque irakienne, ce qui permet de croire que les Irakiens sont parvenus, au moins en partie, à outrepasser les divisions sectaires héritées de la guerre civile et de l’action de groupes fondamentalistes comme celui de l’organisation de l’État islamique (EI).

Aucunes festivités de Noël

Il y a deux semaines à peine, les chrétiens d’Irak ont renoncé à célébrer Noël par patriotisme. Mais ailleurs dans le monde, dans ces pays où les chrétiens sont sévèrement opprimés, les festivités rappelant la naissance du Christ n’ont tout simplement pas eu lieu. Au Pakistan, au Soudan, en Chine ou en Corée du Nord, le seul fait d’afficher publiquement son appartenance au christianisme est suffisant pour se faire emprisonner.

Avoir la simple opportunité de fêter Noël serait-il donc une chance ? Pas si simple de se prononcer. Heureusement, il n’est pas nécessaire de répondre à la question à l’instant même, ne serait-ce que parce que nous disposons encore d’un an pour y penser. Mais dans l’immédiat, rappelons que le Noël de nombreux enfants irakiens, chrétiens comme musulmans, mais aussi yézidis, a été égayé par l’action de différentes organisations non gouvernementales (ONG) étrangères, qui ont distribué de petits cadeaux à de nombreux écoliers un peu partout dans le pays.

Être témoin

Le 22 décembre 2018, j’accompagnais les membres de l’organisation française SOS Chrétiens d’Orient dans une école d’Ankawa, en banlieue d’Erbil, la capitale du Kurdistan autonome irakien, où des milliers de chrétiens de la ville de Mossoul et de la région de la plaine de Ninive fuyant l’État islamique ont trouvé refuge en 2014. Durant la remise des paquets, j’ai pu lire sur les visages des enfants et de leurs parents une reconnaissance sincère. Une fois la distribution terminée, tous les jeunes ont entonné, en arabe bien sûr, un chant de Noël pour remercier les volontaires.

Sur la place Tahrir à Bagdad, épicentre des manifestations, Noël qui vient de passer a sans doute semblé, vu de l’extérieur, un jour comme les autres. Toutefois, osons imaginer qu’une énergie toute particulière animait les personnes qui s’y trouvaient. Et que si tel était le cas, tous ces gens aient pu imaginer, qu’en guise de présents, de l’eau courante, de l’électricité, des logements décents, des soins de santé publics ou des emplois leur soient offerts. Car après tout, le peuple irakien ne souhaite qu’une chose : retrouver sa dignité et à nouveau, pouvoir être fier.

David Villeneuve

Doctorant, Université Laval