Quand ce qui nous divise paraît insurmontable

CHRONIQUE / Chaque jour, les religions fournissent des exemples de divisions infranchissables, d’abord entre elles, bien sûr, mais aussi et plus encore en leur sein. Nous le constatons avec regret tandis que l’humanité, à ce stade-ci de son existence, est confrontée à des enjeux politiques, sociaux, économiques et climatiques qui requièrent la plus grande unité possible en vue de sa survie.

Qu’il s’agisse de l’islam, du judaïsme ou du christianisme, les trois « religions du Livre » ou du bouddhisme et de l’hindouisme, le tort des religions est souvent de défendre leur propre tradition comme un absolu plutôt que de favoriser l’avancement spirituel de leurs fidèles. Cela a pour conséquences toujours plus de divisions et de conflits.

Qui dit religion dit « valeurs absolues » incarnées par des pratiques et des règles jugées intouchables. Il n’est donc pas naturel, pour une personne croyante, de considérer l’autre appartenant à une famille religieuse différente comme un frère ou une sœur ! C’est aussi le cas à l’intérieur d’une même religion où les différends doctrinaux finissent par effriter l’unité et par créer des séparations irréconciliables.

Il y a tant de données à considérer, en incluant l’histoire et les cultures locales, les systèmes politiques et économiques, les conditions liées au territoire, aux conquêtes et aux régimes en place, etc., qu’il est difficile de croire qu’un jour les religions puissent vraiment unifier leurs propres fidèles et encore moins s’unifier entre elles.

La religion détournée de sa finalité

En cette Semaine de l’unité des chrétiens, difficile de ne pas considérer à quel point ceux-ci demeurent divisés. Prenons comme exemple la conviction avec laquelle certains courants religieux américains voient en Donald Trump l’élu des temps modernes, celui par lequel une nouvelle ère conforme aux volontés divines serait sous peu instaurée ! Bien qu’il soit largement reconnu comme narcissique, macho, belliqueux, dépourvu de tout sens diplomatique ou pour ses excès de tweets plus contradictoires les uns que les autres et aux conséquences parfois désastreuses, cela n’empêche pas des millions de chrétiens de voir en ce richissime président leur nouveau messie qui pourrait enfin imposer au monde une vision « chrétienne » universelle ! L’histoire a pourtant montré maintes fois que le mariage religion-politique fait plus de mal que de bien en érigeant des frontières, des murs qui divisent plutôt que des ponts qui relient…

Nous vivons dans un monde où les convictions intimes deviennent des absolus qui s’entrechoquent. Or, ces valeurs ultimes, les croyants les défendent comme si elles ne pouvaient leur être données que par Dieu lui-même. Mais alors, Dieu pourrait-il lui-même fomenter la division telle que nous la pratiquons ? Souscrirait-il aux ambitions qui nous poussent à faire des humains d’ailleurs ou des convictions différentes des adversaires à convertir sinon à éliminer ? Rien n’est moins certain.

Nous sommes les témoins chaque jour des dommages que nous causons à la planète, mais plus encore au monde vivant, et particulièrement à nos frères et à nos sœurs en humanité. Chaque conflit qui mène à la guerre est un exemple affligeant de notre incapacité à suivre les intuitions profondes de nos religions respectives, lesquelles devraient nous entraîner à une spiritualité plutôt qu’à la soumission servile à des rites, à des prescriptions et à des doctrines qui ne contiennent jamais Dieu, même s’ils sont destinés à nous en rapprocher.

Lorsqu’une religion cautionne l’usage de Dieu pour fonder un pouvoir humain, elle devient un obstacle à l’avenir spirituel de l’humanité. Car Dieu, s’il existe, voyant tout ce gâchis, n’est pas de nature à se laisser accaparer par un clan plus qu’un autre. Dieu est Amour. Il ne peut désirer autre chose que de reconnaître dans sa Création un reflet de cet amour dans des manifestations concrètes, des gestes d’ouverture à autrui, des dépassements de soi qui nous font grandir en humanité.

L’amour et la vérité constituent l’essence divine, ce en quoi nous devrions être à son image et à sa ressemblance. La justice et la paix en sont les signes les plus sûrs. Si l’amour guidait réellement chacune de nos pensées, chacun de nos actes, croyons-nous que le monde serait dans son état actuel ?

L’amour est au cœur de toute vocation humaine. Nous sommes ici non pas pour réussir quoi que ce soit qui passerait à l’histoire pour notre propre gloire, fussions-nous momentanément l’homme le plus puissant de la planète, mais simplement pour aimer en vérité. Si une religion ne conduit pas invariablement à l’amour, elle n’est pas signe de Dieu, elle est encore moins digne de Dieu.

Souhaitons l’unité des chrétiens et plus encore des humains de toute appartenance. Mais prions par-dessus tout pour que nous mettions l’amour au-dessus de toutes nos quêtes personnelles et collectives. Aimer, à la fin, c’est tout ce qui compte.

Jocelyn Girard

Institut de formation théologique et pastorale