Un premier Noël sans Sears

CHRONIQUE / Sears Canada n’est plus, ce qui laisse un immense vide non seulement au niveau physique, avec les gigantesques espaces vacants à l’intérieur des centres commerciaux, mais aussi au niveau culturel avec la disparition de son traditionnel catalogue de Noël.

Pendant mon enfance, toutes les heures que j’ai pu passer à feuilleter méticuleusement le fameux catalogue en fantasmant, beaucoup trop souvent, sur des jouets que le père Noël n’avait malheureusement pas les moyens de m’offrir. Je commençais toujours par la fin, parce que c’était souvent les jouets à la fine pointe de la technologie qui s’y trouvaient. Vous savez, ceux qui nécessitent une hypothèque seulement pour les fournir en piles ! Au fil des pages, je me perdais dans mes pensées, m’imaginant alors avec ce jouet qui avait l’air si génial, mais qui, au fond, n’était qu’un gadget fragile dont les enfants se lassent au bout de quelques minutes, un maudit « gréement », comme le dirait si bien mon père. 

Le catalogue Sears, c’était en quelque sorte mon encyclopédie culturelle, cette bible qui me permettait d’être au fait des dernières tendances, car ce n’était pas en écoutant Allo Boubou où Du tac au tac que j’allais devenir un bouillon de culture!  D’ailleurs, à l’époque, jamais je n’aurais pensé que Sears était un magasin. Je m’imaginais plutôt un gigantesque entrepôt sûrement dirigé par le père Noël avec des lutins préparant les commandes qui seront livrées à la Bijouterie Perron de Métabetchouan, l’« élu » de mon village, le digne dépositaire Sears. 

Pour plusieurs de ma génération, le catalogue venait « noëliser » l’automne. L’odeur de son papier était synonyme de Noël au même titre que le parfum du sapin fraîchement coupé. Plus j’avançais en âge plus mon intérêt se rapprochait du centre du catalogue, où la section lingerie pour dames était ni plus ni moins que le berceau de mes pulsions prépubères ! Que voulez-vous, dans mon temps, on avait pas ça internet, et Bleu nuit à TQS passait beaucoup trop tard ! 

On a tiré sur la « plug » de ce géant comateux faisant disparaître un grand morceau d’histoire propre à ma génération, comme l’eurent été Eaton et Steinberg pour mes prédécesseurs. Même si le recueil annuel ne jouissait plus d’une distribution de masse depuis bon nombre d’années, je tentais tout de même ma chance afin de mettre la main sur un rarissime exemplaire.

Quand la vente par correspondance est le fossoyeur du roi de la vente par correspondance

Vers le milieu des années 90, la vente par catalogue commence à s’essouffler et a raison d’un géant comme Distribution aux consommateurs. L’expérience d’achat et les centres commerciaux prirent alors de l’expansion, car les clients désiraient voir et essayer les marchandises tout en ayant la possibilité d’en faire une acquisition immédiate. Sears prit alors de l’expansion avec l’ouverture de nombreux magasins dans le but évident de suivre la tendance de l’heure, sauf qu’au même moment, l’internet se démocratise rapidement dans les foyers nord-américains, ce qui allait renverser à nouveau les habitudes des consommateurs.

Jusqu’au milieu des années 2000, le commerce électronique n’occupe pas une grande part des ventes mondiales pour des raisons de confiance des consommateurs, qui hésitent encore à transmettre leur numéro de carte de crédit sur internet. L’arrivée de PayPal, un outil de paiement tiers et sécuritaire, allait progressivement changer les mœurs. Le paiement des marchandises est alors confié à une plateforme sécurisée qui agit d’intermédiaire entre le vendeur et l’acheteur, ce qui a pour résultat de simplifier grandement la logistique transactionnelle. Même si cette petite révolution ne semble pas ébranler les colonnes du centre commercial, elle gruge néanmoins progressivement les parts de marché du commerce traditionnel. 

Amazon passe alors de libraire en ligne à centre commercial virtuel, ce qui aura l’effet d’une bombe sur les habitudes des consommateurs qui y trouveront une variété de produits offerts par une variété de vendeurs. L’idée ne date pas d’hier, je me souviens qu’en 1999, alors jeune entrepreneur, j’essayais de convaincre les commerces d’ici de se regrouper afin de vendre leurs produits en ligne via une plateforme unique. N’ayant pas les moyens ni les ambitions de la Silicon Valley, ce projet mourut avant même sa naissance ! 

Le téléphone générationnel

L’échec de Sears est en partie en raison du commerce électronique, certes, mais aussi à cause de son manque de vision envers les tendances des consommateurs. La génération actuelle consomme massivement sur internet grâce aux téléphones intelligents qui offrent des millions de produits au bout des doigts, et ce, peu importe l’heure ou le lieu. La génération internet n’a plus le sentiment d’appartenance envers un espace commercial ou un marchand, il est un consommateur volatile qui change de marchand au gré du prix. 

Sears avait pourtant un site internet transactionnel ainsi qu’un vaste réseau de distribution établi dans des centaines de points de service. Il était le leader de la vente par correspondance, mais n’a pas su suivre la tendance actuelle. J’aimais ça aller « su Cire » par nostalgie, j’avais l’impression de revivre, à travers la désuétude de ses magasins, un morceau de mon enfance. D’ailleurs, ce midi, j’irais bien manger un club sandwich au similipoulet au restaurant du Zellers… Nostalgie nostalgie !