Aline Beaudoin
Aline Beaudoin

[MATIÈRE À RÉFLEXION] Une retraite bien méritée

La présidente du Syndicat de l’enseignement du Saguenay (SES) – FSE-CSQ, Aline Beaudoin, prendra une retraite bien méritée le 1er juillet. Cette femme, qui a enseigné à la polyvalente de La Baie de 1991 à 1997, un séjour entrecoupé par une année d’enseignement à la Baie-James, a commencé à militer dans le monde syndical en 1995, d’abord comme déléguée, puis comme directrice de secteur au conseil d’administration du SES, en 1997. Vice-présidente en 2002 et conseillère syndicale, elle occupe la présidence depuis 2004. Ayant été au coeur des changements de la société et du monde de l’éducation pendant plus de deux décennies, elle pose un regard intéressant sur son petit monde bouleversé, depuis trois mois, par une pandémie mondiale qui rompt avec le passé.

Q: Depuis plus de 25 ans, vous militez dans votre syndicat. Quel fut le changement le plus marquant dans le monde de l’éducation ?

R: Si on parle de la profession enseignante, c’est la perte progressive de l’autonomie professionnelle. En effet, on observe une standardisation de l’enseignement par une gestion axée sur les résultats, où on mesure à peu près tout. L’évaluation a pris beaucoup d’importance. Cela m’attriste, car on prépare davantage les jeunes à passer des examens, plutôt que de se centrer sur le développement de compétences qu’ils pourraient utiliser toute leur vie. Cela m’attriste également pour les enseignants. La seule voie de passage devient obligatoirement la dernière mode pédagogique.

Q: Du côté des enseignants aussi, des générations se sont succédé. Avez-vous senti une différence dans l’attitude des jeunes professeurs ? Est-ce qu’enseigner est encore une vocation ?

R: Il est vrai que les enseignants d’expérience ont du vécu. Ils ont passé par plusieurs modes pédagogiques et sont riches de leur savoir-faire. Les jeunes enseignants, eux, débordent d’énergie et ont des projets plein la tête. L’idéal, c’est de combiner les forces dans une équipe. 

Pour ce qui est de la « vocation », c’est un terme qui, pour moi, est utilisé afin de faire pression sur des traits de caractère féminins, soit la bonté, le dévouement et l’esprit de sacrifice. Donc, on mise sur une part de bénévolat dans le travail. Au Québec, on se dit une société égalitaire, mais il n’en est rien. L’attitude des gouvernements, y compris celui de François Legault, ne reconnaît pas à sa juste valeur le travail féminin, lequel est pourtant essentiel dans la société.

Ce sont les infirmières, le personnel des services de garde, les préposées aux bénéficiaires et les enseignantes qui étaient au front au début de la crise sanitaire. Tous des emplois à prédominance féminine. Certains de ces anges gardiens ont eu droit à une reconnaissance monétaire pour un temps prescrit. Mais pas question de les reconnaître au-delà de la crise. Ce sont des métiers de femmes pour lesquels on parle de « vocation ».

Q: On parle souvent du fossé des générations, des jeunes qui changent et qui n’ont pas les mêmes valeurs ni les mêmes repères. Est-ce que c’est quelque chose que vous avez constaté ? Et si c’est le cas, est-ce que le système a dû s’adapter ou ce sont eux qui ont dû se plier au système ?

R: L’enseignant vieillit, mais les jeunes, eux, ont toujours le même âge. D’une cohorte à une autre, on observe des dynamiques de groupe différentes. Cependant, les jeunes d’aujourd’hui sont plus allumés grâce à l’accès aux connaissances via Internet et les réseaux sociaux. Ce qu’on observe également, c’est que plusieurs d’entre eux sont surprotégés. Ils ont des agendas bien remplis et plusieurs centres d’intérêt, dont l’école ne fait pas toujours partie. L’attitude envers l’autorité a également beaucoup changé. Certains ont des comportements déconcertants. Les enseignants n’ont parfois pas beaucoup de moyens ou d’outils pour se faire respecter. L’appui des parents est alors essentiel afin d’inculquer cette valeur aux jeunes. Heureusement, la collaboration des parents est la plupart du temps au rendez-vous.

Q: Après toutes ces années, quel combat êtes-vous la plus fière d’avoir mené et quel héritage laissez-vous au monde de l’enseignement ?

R: J’ai mené de chaudes luttes pour l’égalité des chances en éducation et pour que les élèves, surtout ceux en difficulté, aient davantage de services. 

J’ai également travaillé fort pour que les enseignantes aient la reconnaissance qu’ils méritent et pour que l’enseignement retrouve ses lettres de noblesse.

Durant toutes ces années, il était très important pour moi de travailler dans le dialogue, l’écoute, le respect et l’ouverture, permettant ainsi de trouver des solutions ou des voies de passage au bénéfice des milieux. Pour ma part, je trouve plus avantageux pour les organisations de s’entendre que de faire appel aux tribunaux pour trancher un litige.

J’ai toujours été très fière de représenter les membres auprès de l’employeur, de la fédération (FSE) et de la centrale (CSQ). Représenter les membres veut dire demander leur avis, prendre en compte leurs préoccupations et livrer leur message. 

Q: En revanche, y a-t-il quelque chose que vous regrettez de laisser en plan ?

R: La tâche des enseignantes s’est grandement complexifiée et alourdie depuis les dernières années. Les classes sont composées d’élèves qui demandent de plus en plus de services différents et d’attention particulière, ce qui rend les différents rythmes d’apprentissage parfois difficiles à soutenir. Il faut en faire patienter certains pour faire en sorte d’en faire progresser d’autres. Le côté administratif est de plus en plus envahissant à cause de la gestion axée sur les résultats. Donc, plus d’évaluations de toutes sortes et plus de reddition de compte.

Nos luttes syndicales des dernières années visaient justement à redonner aux enseignantes de l’autonomie afin de valoriser cette profession. Plus ça va, plus on a l’impression de n’être que des exécutants. Tout le monde a un avis sur l’éducation et, trop souvent, les moins écoutées sont les enseignantes. De plus, l’éducation est devenue de plus en plus politique. Chaque gouvernement donne donc sa commande spécifique pour faire plaisir au peuple : l’anglais intensif pour tous les enfants, les cours d’histoire, les cours d’économie, les maternelles 4 ans et les cours de sexualité en sont quelques exemples.

Q: Lors des réformes, le ministère est souvent interrogé à savoir s’il place toujours les enfants au coeur des changements. Est-ce que le syndicat, lui, met les enfants au coeur de ses démarches ?

R: Le syndicalisme enseignant a toujours été particulier. Depuis sa création, en 1937, jusqu’à aujourd’hui, nous nous sommes toujours préoccupés des conditions d’apprentissage des élèves. Pour nous, la vie pédagogique est tout aussi importante que les conditions de travail. L’un s’imbrique dans l’autre ; l’un ne va pas sans l’autre.

Encore aujourd’hui, vous retrouverez dans nos revendications des éléments se rattachant aux élèves.

On demande des services correspondant à leurs besoins. On demande de prendre en compte la composition de la classe afin d’offrir des conditions propices à un enseignement et un apprentissage de qualité.

Très peu de corps de métier vont revendiquer systématiquement dans leurs conditions de travail le mieux-être de leur clientèle. Les enseignantes sont toujours déchirées entre l’amélioration des conditions pour leur vie personnelle et l’amélioration des apprentissages.

Q: Nous sommes encore en pleine pandémie. Même si la première vague s’estompe, pensez-vous que le monde de l’éducation s’en trouvera changé à jamais ou tout redeviendra comme avant quand la COVID-19 sera chose du passé ?

R La crise que nous venons de vivre a accéléré l’utilisation des technologies de communication. Les enseignants ont dû s’adapter rapidement à l’utilisation des plateformes permettant l’enseignement à distance, de même que les réunions par visioconférence. Ces moyens de communication seront très utiles à l’avenir. Cependant, on a pu en observer
les limites.

Apprendre à distance dans un programme précis demande de la motivation, de l’autonomie, de l’organisation et une grande discipline, ce qui n’est pas donné à tout le monde. La plupart des gens ont besoin d’être stimulés pour avancer. 

 Ce qui m’apparaît le plus évident, c’est le besoin viscéral de vivre en société, d’être en contact avec les autres. C’est aussi vrai du côté de l’enseignement. 

C’est pourquoi l’école de demain s’appuiera davantage sur des technologies, mais le lieu de vie, l’école, est là pour rester.

Q: Que veut dire « être syndicaliste » ?

R: J’ai toujours été fière d’être syndicaliste. Pour moi, l’équité, la solidarité et la coopération sont des valeurs auxquelles je crois et qui me définissent.

Le syndicalisme a souvent mauvaise presse parce que ce que l’on retient, ce sont les dénonciations et les revendications. Toutes les organisations syndicales cherchent, bien sûr, l’amélioration des conditions de travail de leurs membres, mais leurs actions transcendent les différents corps d’emploi. Les revendications syndicales sont essentielles pour une société démocratique. Plusieurs luttes syndicales ont eu un effet bénéfique pour l’ensemble de la population. Nous n’avons qu’à penser au congé de maternité et de paternité, aux vacances payées, à la santé et sécurité au travail et à l’assurance-emploi.

Q: Et la suite ?

R: Jean-François Boivin prendra la relève à la tête du Syndicat de l’enseignement du Saguenay. Il sera appuyé par Julie Boucher et Christine Gilbert, toutes les deux conseillères syndicales. 

Je pars à la retraite en paix, car je sais que les membres sont entre bonnes mains avec des gens d’expérience et que le travail sera fait de façon impeccable. 

Je pars contente et satisfaite du travail accompli.