Robert Hakim, producteur et président-fondateur des Productions Hakim
Robert Hakim, producteur et président-fondateur des Productions Hakim

[MATIÈRE À RÉFLEXION] Une offre différente et améliorée 

Robert Hakim, producteur bien connu au Saguenay–Lac-Saint-Jean et même au Québec, est le président fondateur des Productions Hakim, qui, en plus de produire de nombreux spectacles, assure la gestion de quatre événements majeurs, soit La Grande Ourse, le Festival des Bières du Monde, le Festival international des Rythmes du Monde et Panache Événement Mode. En raison de la pandémie, tous les événements ont été annulés, mais il tentera pour la première fois la production d’un spectacle en mode ciné-parc avec Marc Dupré.

Q: Nous sommes en plein coeur de l’été, à mi-chemin entre vos principaux festivals qui se tiennent habituellement en juin, juillet, août et septembre. Comment se sent le producteur à ce moment-ci de l’année ?

R: Contrairement à ce qu’on pourrait penser, c’est pratiquement autant de travail d’annuler ou de reporter un événement que de le présenter. Ultimement, nous devons rationaliser les dépenses jusqu’à l’an prochain et trouver le financement nécessaire pour assurer notre survie.

Les revenus ont fondu d’environ 70 % par rapport aux budgets originaux, alors que les dépenses, elles, n’ont diminué que de 45 %, étant donné que nous avions déjà près de huit mois d’écoulés sur l’année financière.

C’est extrêmement déchirant de devoir mettre des employés à pied pour la saison 2020, sans compter les sous-traitants et différents fournisseurs qui se retrouvent sans contrat cette année.

Je suis évidemment triste pour les festivaliers d’ici et d’ailleurs, qui se trouvent orphelins d’événements majeurs dans notre belle région cet été. En tout, ce sont 41 fournisseurs régionaux, 310 employés à temps plein, à temps partiel et saisonniers qui se retrouvent sans emploi ni ouvrage, sans compter les 7,5 M $ de retombées économiques – nos quatre événements additionnés –, qui ne profiteront pas à notre région, et particulièrement à Saguenay.

Les quatre événements attirent en moyenne près de 300 000 personnes par année, dont 21 % proviennent de l’extérieur, alors, oui, c’est un coup dur pour notre industrie.

Q: Tous les événements estivaux ont été annulés en avril dernier. Avec les différentes phases de déconfinement que nous connaissons aujourd’hui, croyez-vous qu’il aurait été possible de tenir une version modifiée ou réduite des festivals ?

R: À la lumière de ce qu’on voit aujourd’hui, il aurait certainement été possible de présenter des événements de 1000 à 2000 personnes avec une distanciation suffisante et des mesures d’hygiène adéquates. Malgré cela, la décision qui a été prise en avril a été la bonne par le gouvernement du Québec, car l’avenir était très incertain et, en même temps, plus le temps avançait, plus nos dépenses s’accumulaient. Mais il n’est pas impossible que nous regardions pour un événement brassicole réduit pour le mois d’août. Ça va dépendre si on peut trouver un endroit pour nous recevoir et si la Ville veut s’impliquer. En même temps, il est toujours possible d’avoir une deuxième vague de la COVID-19 et la prudence est de rigueur pour tous les genres de rassemblements, qu’ils soient extérieurs ou intérieurs.

Q: L’an prochain et dans le futur, pensez-vous que les festivals extérieurs seront tels que nous les avons connus ?

R: L’industrie des festivals et événements est le moteur touristique d’une région et les études sont là pour le prouver. De plus en plus de festivaliers vont venir nous visiter, au cours des prochaines années, et nous devons être prêts à les recevoir et démontrer qu’il n’y a pas que Montréal et Québec comme destinations estivales.

Je suis persuadé que nous reverrons, dès l’été prochain, des rendez-vous extérieurs touristiques tels que nous les connaissons, mais avec des mesures d’hygiène plus présentes. Par exemple, nous regardons l’utilisation de bracelets pour remplacer la manipulation d’argent et de jetons dans le cadre du Festival des bières. Ce sont des technologies qui sont très coûteuses à implanter, mais il y a maintenant des programmes qui peuvent nous aider à financer une partie des coûts d’installation et de formation. Même chose pour les postes de nettoyage des mains ou des verres utilisés. Sans compter que nous voulons éliminer les bouteilles d’eau sur les différents sites de nos événements. Alors, oui, les festivaliers seront au rendez-vous, mais l’offre sera différente et améliorée.

Q: Et selon vous, de quelle façon la pandémie aura-t-elle modifié l’industrie du spectacle en salle ?

R: L’industrie du spectacle en salle favorisera les diffuseurs reconnus par rapport aux producteurs indépendants. C’est presque une évidence. Un peu comme les restaurants et les bars, l’industrie de la musique et ses artisans sont les grands oubliés de cette pandémie. Même avec des capacités de 250 personnes à l’intérieur, la rentabilité n’y sera tout simplement pas. Actuellement, les diffuseurs ont hypothétiquement programmé des spectacles à l’automne, mais s’attendent à un retour à la normale en hiver 2021. J’aimerais mieux aller voir un spectacle dans une salle pleine avec un masque que dans une salle presque vide sans masque. Les grands perdants seront les salles privées, qui doivent se débrouiller très souvent avec leur propre argent, sans aide extérieure, et pour qui c’est une période extrêmement difficile. Il y aura des fermetures à prévoir. Espérons que la clientèle sera au rendez-vous, ce qui est loin d’être acquis avant des mois.

Q: Les impacts financiers qui découleront de la crise actuelle seront majeurs. Devons-nous nous attendre à la disparition de plusieurs événements pour les années à venir ?

R: Les experts prédisent que 20 % des festivals et événements vont disparaître au Québec en 2020, soit par manque de liquidités et/ou manque de personnel. Les événements à petit budget auront de la difficulté à survivre puisque leurs sources de revenus proviennent principalement de commanditaires régionaux qui ont, eux aussi, de la difficulté avec leurs propres commerces. Pour les événements à moyen et gros budget, le défi sera de limiter les dépenses et les salaires au maximum pour se rendre financièrement jusqu’en 2021. Plus que jamais, l’administration municipale devra décider si elle supporte ses événements sans restriction, car les festivals sont le poumon d’une ville et font rouler l’économie plus qu’aucun autre secteur. Sans l’appui de sa ville, que ce soit en argent et/ou en services, un événement ne peut tout simplement pas survivre.

Q: Quel avenir entrevoyez-vous pour les artistes si les restrictions sont maintenues encore longtemps ?

R: Les restrictions ne pourront pas être maintenues encore longtemps. Tout au plus au printemps 2021, le retour à la normale devrait être revenu. Les grands gagnants seront les artistes québécois qui seront privilégiés par rapport aux artistes internationaux, car ces derniers vont avoir de la difficulté à traverser la frontière et on ne sait vraiment pas pendant combien de temps encore. Alors, tant mieux si on fait rayonner nos artistes du Québec ; ils ne l’ont vraiment pas eu facile en 2020. Entre-temps, je crois que les différents paliers de gouvernement devraient se pencher plus sérieusement sur la précarité du métier d’artiste et des artisans qui gravitent autour de ceux-ci, et leur venir en aide pour sauvegarder les fondements mêmes de notre culture québécoise.

Q: Depuis le début de l’été, nous voyons des spectacles dans les ciné-parcs, dans les quartiers à bord d’une camionnette et même sur l’eau. Est-ce une pratique temporaire ou cette habitude va rester ?

R: Je ne crois pas que ces spectacles vont continuer lorsque les restrictions seront moins sévères. En attendant, ce sont des idées vraiment originales pour nous divertir avec des arts vivants de la scène. Des initiatives vraiment intéressantes ont émergé aux quatre coins du Québec et ça prouve le dynamisme de nos organismes et diffuseurs du Québec. De notre côté, nous produirons le spectacle de Marc Dupré et ses musiciens le 25 juillet à l’aéroport de Saint-Honoré en formule ciné-parc avec une scène, bien sûr, et des écrans géants pour que les gens en voiture puissent apprécier cette sortie familiale bien spéciale. On attend environ 300 voitures pouvant accueillir chacune jusqu’à six personnes. Toutes les règles sanitaires en vigueur seront évidemment respectées avec des toilettes équipées de lavabo et de savon pour les mains. Il y aura même des foodtrucks pour les plus affamés. C’est le premier spectacle majeur annoncé cet été et nous avons bien hâte de vivre cette expérience.

Q: Vous rendez les étés de la population plus joyeux avec vos spectacles. Sentez-vous que ça manque à la population ?

R: Depuis les 20 dernières années, Chantal Boivin et moi avons coproduit le Salon jeunesse de Saguenay de 2000 à 2008, le Festival international des Rythmes du Monde depuis 2003, le Festival des Bières du Monde depuis 2009, Panache Évenement Mode depuis 2015 et La Grande Ourse depuis 2018. Nous sommes, avec toute l’équipe, des genres d’amuseurs publics avec le feu sacré et un amour infini du public et des artistes. Notre but est d’attirer des touristes de l’extérieur, bien sûr, mais par-dessus tout d’offrir à notre population régionale des raisons de fêter dans la bonne humeur. Voir le sourire des gens pendant nos événements est la plus belle des récompenses et le public de chez nous est sans nul doute le plus accueillant de tout le Québec. Depuis toujours, les gens ont besoin de se rassembler, de fraterniser, de serrer des mains et de se coller. Les événements sont une belle occasion de le faire. Malgré l’été 2020, qui ne passera pas à l’histoire pour les bonnes raisons, les rassemblements seront là pour rester dans un avenir pas si lointain et cette pandémie ne sera plus qu’un mauvais souvenir dans les prochains mois.