Alain Paradis, directeur général de la Coopérative forestière Petit Paris de Saint-Ludger-de-Milot
Alain Paradis, directeur général de la Coopérative forestière Petit Paris de Saint-Ludger-de-Milot

[MATIÈRE À RÉFLEXION] Une fenêtre de récupération «très limitée»

Comment se déroule la récolte forestière après un feu de forêt comme celui qui touche le secteur de Chute-des-Passes, au nord du Lac-Saint-Jean ? Alain Paradis, directeur général de la Coopérative forestière Petit Paris, à Saint-Ludger-de-Milot, s’exprime sur le sujet.

Q.: Au cours des dernières semaines, le feu a ravagé des dizaines de milliers d’hectares de forêt, notamment dans le secteur de Chute-des-Passes. Votre coopérative exploite ce territoire. Comment entrevoyez-vous les opérations une fois l’incendie complètement éteint ?

R.: Pour la superficie affectée par le feu, la priorité est de récupérer le maximum de tiges affectées avant que la fibre de celles-ci, une fois morte, soit attaquée par les insectes et de remettre le territoire en production.

L’objectif est de limiter les impacts des pertes du volume annuel que nous sommes autorisés à récolter pour l’approvisionnement de notre usine Produits forestiers Petits Paris (PFPP). Ce volume annuel, que l’on appelle garantie d’approvisionnement (GA) ou attribution, est le volume disponible annuellement sur le territoire 024-71 pour l’ensemble des usines, à la suite des calculs des possibilités forestières du territoire. Ce calcul est effectué par l’équipe du Forestier en chef du gouvernement tous les cinq ans et sera révisé pour la période de 2023 à 2028. 

En récoltant un maximum de volume et en remettant rapidement le territoire en production, cela vient contribuer à limiter les impacts sur la possibilité annuelle de coupe. Toutefois, devant l’importance de la superficie affectée par le feu (environ 60 000 hectares), il y aura un impact inévitable sur la possibilité annuelle de coupe.

Pour l’année en cours, nous devrons réorienter toute notre planification des opérations pour nous concentrer sur la superficie affectée en priorité. C’est un travail colossal, considérant que nous visons une planification de nos secteurs d’opération au moins trois années d’avance pour être efficaces.

Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec (MFFP) travaille à préparer un plan d’aménagement spécial de récupération des bois affectés par le feu no 395 dans l’unité d’aménagement 024-71.

Q.: Combien de temps avons-nous pour récolter le bois récupérable ? Comment s’articulent les efforts de revitalisation de la forêt ?

R.: Dès cette année, les longicornes vont commencer à attaquer les tiges et vont produire des larves qui vont provoquer ce qu’on appelle des trous de vers, lesquels vont rendre le bois inutilisable pour produire du bois d’oeuvre. Étant donné que le feu est en début de saison, il est peu probable que nous soyons en mesure de récupérer du volume à partir du printemps 2021. De plus, il faut préparer les secteurs d’intervention au niveau de la délimitation des blocs de coupe, des accès, des prescriptions sylvicoles pour la remise en production et des consultations territoriales pour les permis, entre autres. La logistique de la planification opérationnelle sera très importante et demandera une énorme collaboration de tous les intervenants. La fenêtre de récupération est donc très limitée pour intervenir.

Q.: Quels sont les usages potentiels du bois qui a été incendié partiellement ?

R.: Le bois marchand brûlé en surface peut avoir le même usage pour le bois d’oeuvre, à condition qu’il soit toujours sain sous l’écorce. Par contre, s’il est trop sec et s’il y a présence de trou de vers, la qualité de résistance (MSR) et la qualité des produits conjoints du sciage (copeaux) peuvent être affectées.

Pour le bois non marchand, l’écorce doit être enlevée, si on veut en faire des copeaux pour les papetières, ce qui n’est pas toujours possible et représente des coûts supplémentaires importants. Pour la production de biomasse forestière, le déchiquetage pour produire du bois destiné à la chauffe est possible, mais il y a peu de débouchés pour ces volumes.

Q.: Entre autres enjeux dont il a été question dans l’actualité, quels impacts découleront de ce feu de forêt, selon vous ?

R.: Outre l’augmentation des coûts d’opération annuels causés par la réorientation de la planification, le principal impact sera au niveau de la perte potentielle de possibilité forestière annuelle. Celle-ci a déjà diminué considérablement avec le régime forestier actuel – aménagement écosystémique, règlement d’aménagement durable des forêts, nouvelles aires protégées, entre autres. À ceci s’ajoute l’épidémie actuelle de la tordeuse des bourgeons de l’épinette et la préparation du plan de rétablissement du caribou. Tout ceci vient affecter la possibilité annuelle de coupe, qui est vitale pour assurer un approvisionnement minimal à une usine comme la nôtre. Les marchés des produits forestiers sont de plus en plus volatils. Il est donc essentiel de maintenir les approvisionnements des usines à un niveau qui assure leur rentabilité. Depuis des années, PFPP demande au MFFP d’augmenter sa garantie d’approvisionnement pour atteindre ce seuil minimal afin d’assurer sa rentabilité. Nous avons investi des millions de dollars au cours des dernières années pour être à la fine pointe de la technologie et pour s’assurer de demeurer en affaires.

Q.: L’industrie du bois est complexe et les défis sont multiples. Quels sont les principaux défis que vous devez surmonter en ce moment ?

R.: Effectivement, notre industrie est très complexe et il est difficile de répondre aux intérêts de tous les intervenants. Une chose est certaine : il faut adapter le système afin de maintenir l’équilibre visé par le développement durable et de répondre aux besoins de l’environnement, du social et de l’économie. Actuellement, la volatilité des marchés des produits forestiers ne permet pas de supporter le régime forestier mis en place depuis 2012. Les coûts d’opération générés par ce nouveau régime forestier ont augmenté de façon significative, à tel point que lorsqu’on se retrouve en bas de cycle au niveau des marchés, ce qui arrive régulièrement, nous devenons rapidement déficitaires, et ce, malgré tous les investissements que nous faisons. Ce n’est pas de cette façon que nous pouvons développer notre secteur d’activité, si important pour le développement économique des régions du Québec.

Il est impératif que le gouvernement apporte des changements au régime forestier actuel afin d’assurer une meilleure prévisibilité au niveau de la planification des opérations en forêt afin de nous permettre d’être plus efficaces et de mieux contrôler nos coûts d’opération. Des mécanismes d’ajustement plus efficaces sont nécessaires pour s’assurer que le coût de la fibre rendu à l’usine soit plus uniforme et plus réaliste par rapport aux conditions des marchés. On a besoin de plus de souplesse pour composer avec la grande volatilité des marchés. Quand le marché du bois d’oeuvre va bien, c’est celui des copeaux qui fait défaut, et vice versa. Présentement, le marché du bois d’oeuvre se replace, mais c’est celui des copeaux pour alimenter les papetières qui fait défaut ! C’est assez difficile de trouver une stabilité qui pourrait permettre d’innover et de créer de la valeur ajoutée.

Une chose est certaine : la garantie minimale pour assurer le fonctionnement d’une usine est primordiale afin de garantir sa rentabilité avec un prix de marché adéquat.

Q.: La forêt publique est partagée par les entreprises forestières et les villégiateurs. Comment se passe cette relation au quotidien ?

R.: Sur notre territoire, la cohabitation entre les usagers de la forêt se passe très bien. La coopérative a toujours eu d’excellentes relations avec les autres usagers de la forêt. Celle-ci est partagée entre les travailleurs et les villégiateurs qui composent les communautés avoisinantes qui vivent de la forêt. Chacun y trouve son compte et a intérêt à la protéger. Les entreprises forestières, par leurs travaux d’aménagement forestier, donnent accès au territoire au bénéfice de tous les autres usagers. Il est de la responsabilité de chacun de suivre les directives émises par la SOPFEU ou par le MFFP afin de protéger ce bien collectif, qui permet à la population du Québec de jouir de cette richesse. Il est malheureux de constater qu’une négligence humaine – non-respect de la consigne d’interdiction de faire des feux à ciel ouvert – soit à l’origine du feu. Les conséquences sont énormes.

Q.: Contrairement à la plupart des compagnies forestières, vous oeuvrez dans un modèle coopératif. Comment vos opérations se distinguent-elles de celles de vos pairs ?

R.: Nous sommes dans les mêmes conditions que l’ensemble des entreprises forestières, avec les mêmes enjeux et les mêmes contraintes – coût de la fibre élevé, conflit du bois d’oeuvre, possibilité forestière en diminution, rareté de main-d’oeuvre, entre autres. Toutefois, on est différents des multinationales puisque nous opérons une seule unité de production, soit l’usine de Saint-Ludger-de-Milot. Ceci nous enlève de la marge de manoeuvre pour composer avec les différentes contraintes de l’industrie. Par contre, nous travaillons dans l’intérêt de nos travailleurs, qui sont, pour la plupart, propriétaires de l’entreprise. Les décisions sont donc prises en priorisant nos membres et nos travailleurs, lesquels proviennent des communautés avoisinantes, qui, elles, dépendent de nos opérations en forêt et à l’usine.