[MATIÈRE À RÉFLEXION] Une approche plus ciblée

Mélanie Côté
Mélanie Côté
Le Quotidien
Le Dr Donald Aubin est directeur régional de la santé publique pour le Saguenay–Lac-Saint-Jean et, depuis avril dernier, membre du conseil d’administration de l’Institut national de la santé publique du Québec (INSPQ). Au coeur de l’actualité depuis le mois de mars en raison de la pandémie de COVID-19, il a accepté de répondre à nos questions pour faire le point sur la situation.

Q: Six mois après l’intensification de la pandémie de COVID-19 au Québec et l’imposition de mesures de confinement, comment analysez-vous l’attitude des Saguenéens et des Jeannois face à la crise ?

R: L’attitude des Saguenéens et des Jeannois a été exemplaire depuis le début de la pandémie. Dès les premières recommandations émises par le directeur national de santé publique, tous nos partenaires de la communauté, que l’on pense au milieu de vie, aux entreprises, aux milieux scolaires ou encore à la population, ont tous répondu favorablement aux mesures de santé publique. Même lors des enquêtes épidémiologiques, les personnes positives à la COVID-19 et leurs contacts ont démontré beaucoup de collaboration quant aux mesures d’isolement préconisées par nos équipes.

Mais ce qui a porté ses fruits, en plus de la collaboration, c’est l’appropriation des connaissances et la prise de pouvoir par l’ensemble de la population. C’est notre gain le plus important. Maintenant, les gens savent ce que représente un risque viral. Nous n’en étions pas là auparavant.

Q: « Ce n’est pas pire qu’une grippe. » « Ce n’est pas prouvé que les gens meurent de la COVID-19. » « Il n’y a pas d’autopsie. » Comme directeur régional de la santé publique, que dites-vous aux gens qui crient au complot et qui ne croient ni la pandémie de COVID-19 ni au bien-fondé des mesures telles que le port du masque et la distanciation sociale ?

R: Chaque personne a le droit d’avoir son opinion et il est sain qu’elle puisse s’exprimer. Cependant, il est clairement établi que la COVID-19 est bien présente. Elle est en circulation partout sur la planète et entraîne une variété de complications et de nombreux décès. Il est de notre devoir de maîtriser sa propagation pour protéger notre population.

Plusieurs personnes qui sont infectées par le virus ont peu de symptômes, voire pas de symptômes du tout. Toutefois, certaines personnes ont un risque très élevé de développer des formes graves, voire mortelles de la COVID-19. Ce chiffre varie selon les études et les caractéristiques de la population touchée, mais on estime qu’un sixième des personnes infectées aura besoin de consulter un médecin.

Le virus a un potentiel de propagation assez rapide et il pourrait toucher en un temps très bref plusieurs personnes qui sont à risque et saturer notre système de santé. C’est cet enjeu principal que nous gérons par les mesures populationnelles qui sont mises en place.

Un grand nombre d’arguments scientifiques portant sur les moyens de propagation du virus et les mesures les plus efficaces pour limiter cette propagation se sont accumulés durant les derniers mois. Au stade actuel des connaissances, il apparaît que le port du masque, la distanciation physique, l’hygiène des mains et l’étiquette respiratoire font partie des mesures qui limitent la propagation de ce virus.

Q: Et maintenant que la plupart des mesures ont été adoptées par une majorité de la population, est-ce réaliste de croire qu’un éventuel reconfinement serait moindre qu’à la première vague ?

R: Le reconfinement, soit l’arrêt de toutes les activités dites non essentielles, pendant huit à 12 semaines dans tout le Québec simultanément, est une option qui a été efficace pour ralentir la propagation du virus, mais qui a eu un coût sanitaire, social et économique. Il s’agit d’une solution à utiliser en dernier recours.

Pour limiter la propagation du virus, les actions seront plus ciblées selon la réalité propre à chacune des régions et à chacun des secteurs touchés. Ainsi, il est peu probable que les activités s’arrêtent, partout en même temps, pour une même durée.

Avec le système d’alertes régionales et d’intervention graduelle à quatre paliers, les mesures seront établies en fonction de nombreux indicateurs associés à trois grands critères, soit la situation épidémiologique, le contrôle de la transmission et la capacité du système de soins. Il s’agit d’un outil supplémentaire réalisé dans le cadre de notre préparation à la deuxième vague et qui servira à la fois d’outil de gestion aux autorités de santé publique et d’outil d’information à la population.

L’objectif est d’atteindre le juste équilibre pour assurer au maximum la protection de la santé de la population, tout en réduisant au minimum les impacts des mesures sur notre société et notre économie. En d’autres mots, il s’agit d’intervenir de façon ciblée et éviter un confinement complet comme celui du printemps dernier.

Q: Le Saguenay–Lac-Saint-Jean a été touché par la crise, mais moins que d’autres régions du Québec. Envisagez-vous de fermer la région une fois de plus pour limiter l’impact de la deuxième vague ?

R Au Saguenay–Lac-Saint-Jean, nous sommes en transmission communautaire depuis le mois d’avril. Cela veut dire que le virus est parmi nous, et ce, pour longtemps. Par contre, si les mesures sont respectées, le virus sera présent, mais il n’aura pas un environnement favorable pour produire des éclosions massives. Il se transmettra plus lentement. Donc, fermer la région n’est pas la première option. Advenant que la transmission s’accentue de façon importante, la fermeture partielle ou complète de certains milieux ou activités plus à risque pourrait être requise. Ces mesures seraient alors déployées selon une approche d’intervention ciblée et graduelle visant à éviter un confinement complet.

Q: Les gens sont tannés. Ils ont hâte de voir leur famille, leurs amis, de faire des activités comme avant. Êtes-vous en mesure de dire à la population de la région si elle pourra reprendre une vie normale à court, moyen ou long terme ?

R: Il faut, d’une certaine façon, retrouver une nouvelle normalité et apprendre à vivre avec le virus. Il est certain que certains comportements dits « normaux » ne seront plus acceptables dans cette nouvelle normalité, comme travailler avec des symptômes d’infection respiratoire ou de gastro-entérite. Cela était déjà vrai avant la COVID-19, mais nous devrons être plus intransigeants à ce sujet.

La vie normale, c’est aussi assister à un match de hockey avec des milliers de personnes. Pour l’instant, il est difficile d’envisager de participer à de grands rassemblements sportifs, cultuels ou religieux comportant des milliers de personnes. Il est probable que nous devions éviter ces activités pour quelques mois encore.

Rencontrer sa famille et ses amis fait partie de la vie normale et cela n’est pas interdit. Mais il est possible de le faire différemment en respectant les mesures barrières et la distanciation. Les recommandations à cet effet sont d’ailleurs mises à jour sur le site Québec.ca.

Reprendre une « vie normale » va dépendre de nombreux facteurs : la possibilité d’un vaccin, la possibilité de plusieurs traitements efficaces et l’évolution de nos connaissances sur la propagation du virus dans certaines conditions. Des avancées de la science à ce sujet pourraient nous permettre de limiter les restrictions actuelles.

Q: Quelles seront les différences dans la gestion de la santé publique régionale en cas d’une possible deuxième vague après les apprentissages tirés de la crise au printemps ?

R: Nous privilégierons une approche au cas par cas et adapterons nos réponses le plus près possible des milieux qui sont atteints. Nous travaillerons en collaboration étroite avec les municipalités, les centres de services scolaires et les milieux concernés par les éclosions. Avec le système d’alertes régionales et d’intervention graduelle à quatre paliers, nous modulerons notre réponse sur le plan régional selon notre réalité. Donc, nous aurons plus de mesures ciblées et moins de mesures généralisées.

Q: Les gens ne sont pas toujours tendres envers le gouvernement et la santé publique depuis le début de la crise. Sur le plan plus personnel, comment vivez-vous toutes ces attaques, qui sont parfois personnelles ?

R: En général, je ne reçois pas de mauvais commentaires lorsque l’on m’aborde dans les endroits publics. Au contraire, ce sont des messages de support et de collaboration que je reçois. Je ne sens pas d’animosité. On voit que la population applique les mesures. J’ai eu l’occasion de faire une tournée avec le Dr Horacio Arruda. Les gens nous abordent, nous posent des questions. On nous voit comme des gens qui veulent aider d’autres personnes.

Au final, l’un des constats que je fais, c’est que le secteur de la santé publique est beaucoup mieux connu qu’auparavant. On sent un plus grand intérêt. Le niveau de connaissance a d’ailleurs beaucoup augmenté dans la communauté. Nous n’avions pas atteint ce niveau-là avec l’influenza, par exemple.

J’en profite pour remercier toute la population pour sa collaboration. Travailler ensemble, c’est la seule façon de vaincre ce virus.