Gérard Bouchard
Gérard Bouchard

[MATIÈRE À RÉFLEXION] Un chercheur passionné

Le Progrès
L’historien et sociologue Gérard Bouchard a mis fin à ses activités d’enseignement en 2016, mais le mot « retraite » ne s’applique pas dans son cas. Il consacre son temps à ses travaux de recherche, à la rédaction d’ouvrages scientifiques et à la présentation de conférences. Son livre sur les manuels d’histoire sera publié d’ici deux ans et il connaît déjà le sujet et le contenu de son prochain ouvrage. « Je travaille donc autant qu’auparavant et avec le plus grand plaisir. Il faut être passionné pour exercer le métier de chercheur et d’écrivain », a dit celui qui a accepté de répondre à nos questions.

Q: Quels sont vos projets de recherche et d’écriture que vous menez à titre de professeur émérite à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) ?

R: Je viens de publier (en octobre dernier) un gros ouvrage sur la situation et l’avenir des nations. J’enchaîne avec un projet de livre sur le contenu des manuels d’histoire nationale. Cette discipline est en crise. Des analystes remettent en cause le cadre national. Ils le jugent trop étroit, dépassé, siège d’un nationalisme dangereux. D’autres voudraient remplacer le récit proprement dit et l’émotion qui s’en dégage par des exposés plus froids appuyés sur la seule expertise des sciences sociales. Le passé deviendrait alors une sorte de laboratoire expurgé de héros et de symboles.

Je suis en désaccord avec ces propositions. Dans mon esprit, la fonction principale de l’histoire nationale est d’inspirer les jeunes, de leur insuffler des idéaux, des rêves collectifs et des valeurs, le tout illustré par des épisodes tirés de notre histoire et des hauts faits accomplis par des acteurs qui sortent du lot. C’est aussi de les intégrer à leur société et les initier à leurs responsabilités civiques.

Est-ce qu’il ne convient pas que l’histoire nationale célèbre des personnages hors de l’ordinaire comme Martin Luther King (si on est Américain), Nelson Mandela (si on est Sud-Africain) ou Gandhi (si on est Indien) ? Dans le même esprit, serait-il légitime, ici, au Québec, de ne pas réserver une place spéciale à la Conquête de 1760 ou aux leaders des Rébellions de 1837-38 ?

Mon projet de recherche consiste à analyser le contenu de plus de cent manuels d’histoire parus entre 1830 et 2020. J’essaie de montrer comment ils ont évolué sous le rapport des questions que je viens de formuler, la principale étant : que proposent-ils en termes de valeurs, d’idéaux et de rêves ?

Q: Vous avez signé une lettre d’opinion, publiée la semaine dernière dans Le Quotidien, invitant la mairesse Josée Néron à mettre davantage en valeur le geste des soeurs hospitalières de Chicoutimi qui ont fait don à la municipalité des terrains de l’actuel parc de la Rivière-du-Moulin. Êtes-vous satisfait de sa réponse ?

R: Je suis entièrement satisfait de la réaction du conseil de ville. Je connais un peu la mairesse. C’est une personne sensée, à l’écoute de la population et désireuse de la servir. Elle a vu tout de suite que ma requête allait dans le sens d’une juste reconnaissance du mérite qui revient aux religieuses concernées. Elle a bien vu aussi que le geste demandé ferait consensus parmi la population – ce qui n’est pas mauvais en période préélectorale...

Q: Comment l’histoire de la région devrait-elle être mise davantage en valeur dans nos lieux publics ?

R: Il y a déjà, ici et là, des plaques et d’autres signes qui rappellent des personnages ayant joué un rôle important dans l’histoire de cette ville et c’est très bien. Mais je crois qu’il en manque. En voici quelques exemples. 

D’abord, il est très surprenant que notre ville ne célèbre pas davantage la mémoire de Joseph-Dominique Guay, qui fut un homme tout à fait méritoire. Il a tenu pratiquement tous les rôles à Chicoutimi et dans la région. Ce serait long de les énumérer tous : entrepreneur remarquable
– bien en avance sur son temps –, maire de la ville, fondateur et directeur du Progrès, exploitant de fermes modèles – couronnées de prix –, conférencier agricole, président de la Société d’agriculture, défenseur des Canadiens français et de la langue française, propriétaire du principal hôtel de la ville – le Château Saguenay –, gestionnaire de clubs sportifs, etc.

Deuxièmement, les Autochtones, qui furent les premiers habitants de la région, maîtres du territoire, et qui ont été traités injustement, mériteraient un rappel bien senti sous une forme quelconque. Ce ne serait que justice et ce serait une façon de mieux les faire connaître et reconnaître auprès des jeunes.

Troisièmement, il faudrait trouver une manière de rappeler les conditions dans lesquelles a été construit le barrage du Portage-des-Roches dans les années 1920. Ce projet a entraîné l’inondation de la plus grande partie de la paroisse de Saint-Cyriac, chassant ses habitants qui s’étaient pourtant fortement opposés à ce projet. Cet épisode a tourné à la violence contre le Comité de la révolte que la population avait formé. Le curé de la paroisse, qui avait pris le parti de ses paroissiens et les avait défendus jusqu’au bout, a été puni par l’évêque, qui l’a expulsé du diocèse. Voilà un fait à faire revivre et une autre injustice à réparer : le combat inégal et inévitablement perdu d’un groupe de colons démunis en butte à de puissants industriels.

Quatrièmement, il conviendrait de mettre en relief la femme saguenayenne, qui a joué un rôle très important à l’époque des défrichements et qui a enfanté avec un immense courage dans un contexte de grande pauvreté et de misère. Là encore, il y a une justice à rendre à cause de ce qu’elle a eu à souffrir comme citoyenne et comme mère.

Q: Vous êtes encore très actif sur le plan physique, notamment avec la marche et la course à pied. C’est donc important pour vous de bouger ? 

R: L’activité physique intensive a toujours occupé une grande place dans ma vie, depuis le début de mon adolescence en fait. Il n’y a pas beaucoup de sports que je n’ai pas pratiqués. Chez moi, cela relève de la discipline, bien sûr, mais tout autant, sinon davantage, de la passion. Il y a une grande joie, physique et psychologique, à mener un effort jusqu’au bout de ses capacités.

L’activité physique m’a procuré bien d’autres profits. J’y ai trouvé la motivation d’arrêter de fumer à l’âge de 27 ans – j’avais commencé à 14 ans... –, j’ai limité au strict minimum ma consommation d’alcool, j’ai porté attention à mon alimentation et, par-dessus tout, je me suis donné la santé pour supporter la somme de travail que je me suis toujours imposée.

Q: Douze ans après avoir déposé le rapport Bouchard-Taylor, quel est votre état d’esprit au sujet des accommodements raisonnables ? 

R: C’est difficile de faire le point sur ce sujet, même avec un recul de douze ans. Étant donné que nous ne sommes plus en état de crise, nous ne savons plus très bien où en est le sentiment populaire. Il n’est pas impossible que les inquiétudes que nous avons vu se manifester dans les années 2000 n’attendent qu’une autre occasion pour se réveiller. Il se peut aussi que les mentalités, les perceptions aient changé et que la diversité ethnoculturelle soit mieux vécue, davantage intégrée à la vie quotidienne.

Cela dit, on peut tout de même faire quelques observations utiles, par exemple :

•    L’émoi qui a prévalu au temps de la Commission s’est calmé. Mais c’est un phénomène récent, car l’enjeu de la laïcité a relayé celui des accommodements raisonnables.

•    Depuis l’élection de la Coalition avenir Québec (CAQ), on constate que le Québec ethnoculturel est coupé en deux : d’un côté, la région montréalaise, où se concentre la diversité ; de l’autre, les régions, où se concentre l’homogénéité. Entre les deux, la capitale québécoise avec ses 94 % de Francophones.

•    Il semble que la régionalisation de l’immigration, qui est restée longtemps une bonne idée en quête de réalisation, a fait des progrès significatifs depuis quelque temps.

•    L’influence des réseaux sociaux, mineure à l’époque de la Commission, a bouleversé la mise politique et culturelle en banalisant le discours haineux et en durcissant les préjugés et stéréotypes.

•    En matière de perceptions des immigrants et des minorités, les jeunes se démarquaient déjà des plus âgés il y a douze ou quinze ans. Cet écart s’est accentué depuis.

•    Au cours des dernières années, les recherches sur les réalités interculturelles se sont multipliées, si bien que ce terrain est de mieux en mieux connu. Il reste à savoir dans quelle mesure le savoir ainsi constitué va trouver son chemin vers le législateur et se diffuser dans l’ensemble de la population.

Voilà ce qu’on peut constater aujourd’hui. Pour ce qui est de l’avenir, on est contraints à faire des spéculations, ce dont je me garderai.

Q: Vous avez aussi signé une lettre, cette fois dans Le Devoir, dans laquelle vous donnez vos impressions sur la souveraineté. Vous y faites un lien avec l’actuelle pandémie, soulignant que le mouvement séparatiste est plus nécessaire que jamais, qu’il faut ajuster le discours identitaire à notre nouvelle réalité. Comment y arriver ?

R: Pour les souverainistes – dont je suis –, la route sera longue et il faudra être patients. Il est clair que l’idéal de la souveraineté a perdu beaucoup de son attrait, mais il ne faut pas exagérer : l’appui à cette cause se situe encore autour de 25-30 %. C’est tout de même une base solide pour orchestrer un retour. Mais encore une fois, tout indique que ce sera un long parcours. Certes, la vie politique est imprévisible et elle ménage parfois de grosses surprises – pensons à la profonde déprime consécutive au référendum de 1980 et le sursaut qui a suivi à peine quinze années plus tard. Néanmoins, ce serait imprudent de compter sur ce genre de retournement quasi providentiel.

Je pense qu’il faut prendre exemple sur la ténacité dont ont fait preuve les premiers indépendantistes canadiens-français entre les dernières décennies du 19e siècle et les années 1950. Il fallait beaucoup de courage pour entretenir la flamme aussi longtemps dans des conditions très difficiles. L’État du Québec n’était pas le puissant acteur qu’il est devenu et il était souvent à la remorque du gouvernement fédéral. Il faut rappeler aussi que les citoyens eux-mêmes étaient peu scolarisés et que les médias étaient souvent à la solde des puissants ; la désinformation était donc courante. Enfin, la recherche scientifique existait à peine et, dans la plupart des domaines, l’expertise faisait défaut. Sous tous ces rapports, la situation a beaucoup changé.

Pour répondre directement à la question posée, je pense que l’action des forces souverainistes devrait s’engager dans les trois directions suivantes. Premièrement, entretenir la flamme, combattre énergiquement au jour le jour, même si la victoire n’est pas en vue. Il y a un important travail pédagogique à faire, surtout auprès des jeunes, pour s’assurer que l’idée reste bien vivante en prévision de jours meilleurs – ils reviendront inévitablement. Deuxièmement, renouveler le discours souverainiste pour l’adapter aux nouveaux contextes, imaginer des solutions originales afin de surmonter les urgences liées notamment à l’avenir de la langue française, à l’environnement, au développement économique, aux nouvelles inégalités sociales, au décrochage scolaire et à tous les travers de la mondialisation. Troisièmement, il me semblerait hautement souhaitable que les militants pour la souveraineté coordonnent et unissent davantage leurs efforts. Des formes de concertation, de convergence, seraient bienvenues et des initiatives conjointes seraient encore mieux. Évidemment, la formation d’une grande coalition serait l’idéal dans la situation actuelle, où s’annonce une traversée du désert. Mais il faut être réaliste.